Jonah Hill ( 90’s )

Né le 20 décembre 1983 à Los Angeles

USA

Acteur, scénariste, réalisateur

90’s

Avec “90’s”, l’histoire d’un adolescent mal dans sa peau qui lui ressemble comme un frère, le réalisateur débutant joue la carte de la nostalgie sensible.

« After laughter comes tears. » Après les rires, viennent les larmes. En choisissant de placer Tearz, la déchirante chanson des rappeurs du Wu-Tang Clan, dans son premier film, 90’s, Jonah Hill revendique à demi-mot la perte d’une innocence et d’une immaturité qui avaient fini par devenir encombrantes. Après les comédies régressives de la bande à Judd Apatow (40 ans, toujours puceau ; En cloque, mode d’emploi ; Supergrave ), l’acteur américain a décidé de passer aux choses sérieuses et derrière la caméra

 pour raconter une autre histoire d’adolescent mal dans sa peau : la sienne. « J’ai longtemps été celui que les autres voulaient que je sois. Pour la première fois, j’ai l’impression d’être moi-même », confie avec une gravité inédite le réalisateur débutant, de 35 ans, barbe blonde et cheveux lissés pour camoufler des traits toujours juvéniles.

Se prêtant avec réticence à l’exercice promotionnel, au cours duquel le journaliste veillera à ménager la susceptibilité exacerbée de ces acteurs qui ne peuvent pas tout miser sur leur physique, Jonah Hill a accepté in extremis un tête-à-tête d’une demi-heure lors de la dernière Berlinale où 90’s avait les honneurs de la section Panorama, dédiée aux œuvres souvent plus fougueuses ou plus fragiles que les autres. Inspiré, on l’a dit, de sa jeunesse de petit-bourgeois élevé dans les années 1990 sous le soleil de Californie, son film affiche une modestie et une sensibilité qui ne surprendront que les fans restés à ses rôles de pitre. Sans verser dans la surinterprétation, il n’est pas interdit de voir dans ce récit d’initiation d’un gamin de 13 ans qui fuit sa famille dysfonctionnelle (mère absente, frère aîné mal aimant) pour intégrer une bande de skateurs plus âgés et plus cools que lui, le même désir de reconnaissance que l’acteur est venu chercher en dirigeant son premier film.

Peu enclin à disséquer une filmographie longtemps dépourvue de colonne vertébrale mais dont il assume tous les choix, « même les pires », toujours évasif dès qu’on le lance sur des sujets plus intimes, il a en revanche un avis bien tranché sur ce que doit être un baptême de cinéaste. « Un premier film, c’est comme un premier album, on parle forcément de soi car c’est le sujet qu’on connaît le mieux. On n’a pas tellement eu le temps d’apprendre grand-chose de la vie. Pour la même raison, ces œuvres de jeunesse prennent souvent la forme de films d’apprentissage avec des héros en quête de modèles. Il me paraît sain de se frotter dès le début à cette part d’autobiographie. Une fois le sujet évacué, on peut passer à autre chose. »

Skate et rap, outils d’émancipation

Truffé de hip-hop de l’âge d’or (le milieu des années 1990), cité encore plus limpidement dans le titre original (Mid90s) que dans son titre français étendu à la décennie, le premier film de Jonah Hill joue la carte de la nostalgie avec une certaine grâce. Et un fétichisme amusé : « Les années 90 sont objectivement la dernière période un peu réelle de notre histoire, avant que nos vies et nos loisirs ne soient dictées par les algorithmes et les GPS. » Le skate et le rap, les deux formes de contre-culture les plus virulentes de la fin du siècle dernier, ont été fondamentales dans l’émancipation du jeune Jonah, initié à la musique, comme son double de fiction, par la collection de CD de son frère aîné, Jordan Feldstein (1977-2017), qui deviendra manager du groupe de pop californien Maroon 5, jusqu’à sa mort prématurée, à la suite d’une embolie pulmonaire.

Vénérer la musique de son enfance n’empêche pas Jonah Hill d’apprécier celle d’aujourd’hui (il vient de signer un clip abusant du split-screen pour Vampire Weekend) ni d’aimer vivre avec son temps. « Toutes les générations fantasment sur la précédente. On a tendance à idéaliser ce qu’on n’a pas connu. Woody Allen l’a dit avec humour dans Midnight in Paris. Les personnages voyagent dans le passé pour rencontrer les artistes qu’ils admirent et se rendent compte que leurs idoles elles-mêmes sont nostalgiques d’un âge d’or plus ancien encore. J’aurais adoré vivre à l’époque du Nouvel Hollywood pour côtoyer Hal Ashby, Brian De Palma et Martin Scorsese. Mais tous ces réalisateurs de génie ne juraient que par Frank Capra ! »

Né d’un père comptable donc pragmatique (qui gère aujourd’hui les millions de son fiston) et d’une mère costumière puis manageuse d’artistes, Jonah Hill n’avait aucune ambition de jouer la comédie, même s’il admirait comme pas mal d’autres avant lui Al Pacino et Robert De Niro dans les films de Scorsese et Coppola. « J’étais assez lucide pour me fixer des objectifs à ma portée. Mon créneau, c’était plutôt Joe Pesci. » Après un trimestre intensif à l’université de Boulder (Colorado) où il apprend surtout « à gérer la gueule de bois », il s’installe à New York dans l’espoir de vendre des vannes aux gars du Saturday Night Live. Son premier rôle lui arrive par surprise, en 2004, par l’intermédiaire de Dustin Hoffman, dont Jonah fréquente les enfants. Son bagout plaît à la star : il tournera à ses côtés dans J’adore Huckabees, de David O. Russell. Suivront une quinzaine de rôles pas très fins dans des comédies pas toujours très fines, à l’exception notable des films de Judd Apatow et de Greg Mottola cités plus haut.

Deux nominations à l’oscar du meilleur second rôle

A partir de 2010, Jonah Hill se montre plus sélectif et il n’y a plus rien à jeter dans sa filmographie. Son premier rôle non comique, en psychopathe amoureux de sa mère, dans Cyrus, de Jay et Mark Duplass, révèle chez lui un insoupçonné potentiel de noirceur qui contraste avec son physique débonnaire d’ado en surpoids. Le virage dramatique et l’élargissement de sa palette se confirment avec deux performances tellement impressionnantes qu’il en vole la vedette aux méga stars avec qui il partage l’affiche. Son duo de statisticien du base-ball aux côtés de Brad Pitt tourne à son avantage dans le trop méconnu Stratège, de Bennett Miller (2011). Son interprétation hallucinée en boursicoteur cocaïnomane et obsédé sexuel dans Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese (2013), parvient à faire de l’ombre à Leonardo Di Caprio lui-même. Deux morceaux de bravoure qui valent au prodige Hill deux nominations d’affilée à l’oscar du meilleur second rôle.

Parfois confondu avec son ami acteur et scénariste Seth Rogen, lui aussi gros, marrant, barbu, frisé et révélé par Apatow, Jonah Hill a, lui aussi, sérieusement repris en main son alimentation et son look pour ne pas être cantonné aux rôles comiques de puceau obèse. Installé à New York depuis cinq ans, où il s’est mis au pilate et au ju-jitsu pour garder la ligne, il a troqué les t-shirts XXL pour les fringues de créateurs hors de prix – ce qui lui vaut quelques commentaires acides sur les réseaux à chacune de ses sorties en public. Il passe beaucoup de temps dans la maison de son ami et « nouveau mentor », le réalisateur et producteur Spike Jonze, chez qui il peaufine l’écriture de ses deux prochains films. Libéré de ne plus dépendre du désir d’un metteur en scène, il savoure tous les jours sa chance de pouvoir « (se) faire une place parmi les gens qu’(il) aime et admire le plus ». Un projet de vie tout à fait naturel et respectable. Qui n’est pas si loin de celui de Carl, la saucisse à qui Jonah Hill prêtait sa voix dans l’hilarant Sausage Party (2016), toute frétillante à l’idée de se glisser entre les miches dorées d’un pain à hot dog.

Par Jérémie Couston, publié le 24/04/2019 pour Télérama

 

 

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