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Twist à Bamako

TWIST A BAMAKO

Un film de Robert Guédiguian

France 2021 – 2h09 – Drame historique

Avec Stephane Bak, Alice Da Luz…

Twist à Bamako est une œuvre solaire où le cinéaste marseillais délaisse pour un temps sa ville natale et sa chère bande de l’Estaque afin de reconstituer les premiers temps des indépendances en Afrique noire.

En 1962, le premier président de la république du Mali ne veut pas seulement s’émanciper de la tutelle française : Modibo Keïta entreprend de bouleverser les structures économiques et les mœurs de son pays, aussi féodales les unes que les autres, pour l’ancrer dans la modernité et la justice sociale. Samba, fils d’un riche commerçant de la capitale, parcourt les campagnes pour promouvoir l’idéal socialiste auprès de paysans pas forcément réceptifs. En pays bambara, le jeune homme révolutionnaire a le coup de foudre pour Lara, une jeune femme mariée de force qui rêve de liberté…

C’est un moment d’utopie en action, une parenthèse enchantée dans l’histoire d’un continent marqué par les tragédies, que fait revivre Robert Guédiguian dans cette chronique historique portée par le dynamisme et le charme de ses comédiens vingtenaires, Stéphane Bak et la révélation Alice Da Luz en tête. Le réalisateur a transmis à ses personnages son credo : « Pour moi, la recherche du plaisir compte depuis toujours dans le fait d’accomplir toute chose ».

Ici, le militantisme est donc indissociable de la fête et, plus particulièrement, du twist, dansé jusqu’à l’aube malgré la réprobation des grincheux de tous bords.

Le regard plein d’empathie du cinéaste n’empêche pas sa lucidité sur le pouvoir corrupteur des chefs de village ou des notables urbains, qui s’accommodent tous fort bien d’un colonialisme persistant, ou sur le sort terrible réservé aux femmes maliennes, en 1962 comme aujourd’hui. Le didactisme des dialogues est parfois appuyé, mais en s’inspirant avec brio des images du photographe Malick Sidibé pour sa mise en scène, Guédiguian propose un bel hommage à cette jeunesse d’hier dont les aspirations font écho à celle d’aujourd’hui. ( critique Samuel Douhaire, Télérama)

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Chère Léa

CHERE LEA

De Jérôme Bonnell

France 2021 -1H29

Avec Grégory montel, Grégory Gatebois, Anais Demoustier, Nadège Beausson-Diagne

Fatigué au point de s’endormir dans un cocktail, Jonas (Grégory Montel) s’est laissé enfermer toute la nuit dans un immeuble de bureaux. À son réveil, groggy, il décide, sur un coup de tête, de porter des croissants à Léa, la jeune femme qu’il aime encore alors qu’ils ont rompu depuis « trente-deux jours ». Mais Léa (Anaïs Demoustier, le charme incarné) veut tourner la page de cette relation passionnelle. Alors Jonas s’installe au café d’en face pour lui écrire une lettre. « Je peux me recharger cinq minutes ? » demande-t-il au patron en lui tendant son téléphone portable à brancher… Petit à petit, ce bistrot devient le centre de son monde. Parce que le patron, attentif et enveloppant, a fait des endives au jambon. Parce qu’un bout de trottoir peut être le théâtre de toutes les affections et guérisons…

Après Le Temps de l’aventure (2013) et À trois on y va (2015), Jérôme Bonnell circonscrit la carte du Tendre (et de l’amer) à une journée et un pâté de maisons. Autour du bar, tenu par un Grégory Gadebois impeccable d’humanité sereine, Jonas, largué dans tous les sens du terme, dérive, s’affole, est témoin de l’incommunicabilité aux tables voisines, et joue même au héros à cause d’un drame familial qui se joue entre un vieux garçon et sa mère trop parfumée. Le temps de quelques mésaventures burlesques et de retrouvailles, dans une gare, avec son ex-femme (Léa Drucker, admirable en une seule scène), l’homme qui penche revient toujours à son nouveau port d’attache, cette table de bistrot sur laquelle il a laissé son stylo.

Cette comédie sentimentale, si légère en apparence, et si grave, en réalité, est, donc, aussi, l’histoire d’un homme qui écrit. En creux, Jérôme Bonnell, scénariste de tous ses films, interroge l’utilité des mots, leur portée universelle. Une rupture mérite-t-elle quinze pages ? Vaut-elle un film ? Le délicat Chère Léa, proche à la fois de la fantaisie d’un Lubitsch et du minimalisme d’un dessin de Sempé, le prouve, offrant à Grégory Montel son meilleur rôle, entre tension et mélancolie. Télérama, Guillemette Odicino

Chère Léa fait partie de ces métrages qui trouvent leur charme dans la simplicité de leur propos. Avec une économie de lieu et de personnages, le réalisateur Jérôme Bonnel dresse avec subtilité le portrait d’un homme incapable de faire le deuil d’une relation. Hésitant sans cesse entre l’adieu et l’ultime tentative de réconciliation, la fameuse lettre cristallise toutes les attentions, entraînant Jonas et son entourage vers une issue incertaine. Jérôme Bonnel parvient à maintenir l’équilibre entre l’absurde, le burlesque et le mélancolique, sans aucune rupture de rythme.

Grégory Montel incarne avec justesse ce personnage maladroit, à la dérive tant sur le plan personnel que professionnel, qui d’abord déconcerte avant de lentement nous séduire par sa sincérité.

Autour de lui, Grégory Gadebois  incarne parfaitement le gérant du bistrot aussi curieux que débonnaire dont le regard pénétrant semble toujours deviner la suite des événements.

Anaïs Demoustier   joue quant à elle la fameuse Léa et s’en sort avec brio malgré un rôle naturellement complexe et ingrat. Enfin, citons Léa Drucker qui, bien que n’ayant qu’une seule scène dans Chère Léa, parvient à nous émouvoir durant ce laps de temps.

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Oranges sanguines

 

De Jean-Christophe Meurisse – France – 2021 – 1h42

Avec : Alexandre Steiger, Christophe Paou, Lilith Grasmug, Denis Podalydès,

Blanche Gardin, Vincent Dedienne, Olivier Saladin, Fred Blin et des membres

de la troupe des Chiens de Navarre.

Une comédie noire et grinçante sur l’absurdité de notre société, entre doigt

d’honneur et miroir déformant. Interdit au moins de 12 ans.

En 2016, Jean-Christophe Meurisse imposait son univers absurde et hilarant avec

Apnée, film à sketches en roue libre qui dézinguait le monde moderne. Le réalisateur

et fondateur de la troupe des Chiens de Navarre trace son sillon avec le non moins

dingo Oranges sanguines, articulé autour de trois histoires à priori déconnectées : un

couple de retraités surendettés tente de remporter un concours de rock ; une ado veut

avoir sa première expérience sexuelle et tombe sur un psychopathe ; un ministre

empêtré dans une affaire de fraude fiscale.

Résultat : un ovni fulgurant qui oscille entre comédie grinçante à mourir de rire

(incroyables dialogues), film de torture (deux scènes ont longuement fait parler lors

de la projection cannoise) et récit social. Un objet vraiment punk, vraiment

réjouissant, vraiment anarchique, mais qui n’oublie jamais de traiter ses sujets – le

déracinement des élites, la lutte des classes et l’ineptie de nos sociétés – en bruit de

fond, même quand il se permet de changer de genre comme on change de slip. Le

risque, c’est évidemment de noyer le spectateur sous un déluge de malaise et de

chaos, ce que Meurisse n’évite pas tout à fait, le miroir déformant flirtant parfois

dangereusement avec le grotesque. Mais une fois toutes ses grenades soigneusement

dégoupillées, il émeut quand on s’y attend le moins avec un plan final qui semblerait

presque sorti d’un autre film.

Tout ça n’était qu’une farce noire, d’accord, mais au bout du tunnel, il y avait tout de

même de la lumière.

– D’après les critiques de PREMIERE

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Lingui, les liens sacrés

De Mahamat-Saleh Haroun

France Allemagne, Belgique, Tchad/ 1H27

Avec Achouackh Abakar, Rihane Khalil Alio, Youssouf Djaoro

Une femme qui met les mains dans le cambouis, en travaillant dur, à N’Djaména, capitale du Tchad. Elle démonte des pneus pour en extraire du fil de fer qu’elle recycle. Elle tresse avec des paniers qu’elle vend dans la rue. Cette femme, Amina, élève seule sa fille de 15 ans, Maria. On devine ce qu’elle a enduré. À voir ses dérobades pour ne pas être importunée, soit par l’imam qui la sermonne, soit par un voisin qui lui déclare sa flamme, on sent que cette femme n’est toujours pas en paix. Sa fille, qui tient d’elle au moins pour son caractère fort, est tombée enceinte et voilà qu’elle a décidé d’avorter. En voulant braver ni plus ni moins les tabous du Tchad où, faut-il le rappeler, l’avortement est condamné par la religion et puni par la loi. D’abord anéantie par la nouvelle, la mère décide de soutenir sa fille. Un long et tortueux parcours de combattantes les attend.Après Grigris et Un homme qui crie, c’est la troisième participation de Mahamat-Saleh Haroun en compétition. Lingui, les liens sacrés marque sans doute une date officielle dans l’histoire du cinéma africain, dans sa manière frontale de défendre l’avortement et de s’attaquer dans le même temps au patriarcat. Les hommes sont ici absents ou relégués à l’arrière-plan, le film étant vraiment l’affaire des femmes, solidaires entre elles. Difficile de ne pas saluer ce geste synonyme d’avancée politique. Reste que la forme laisse un peu à désirer. Le casting n’est pas toujours à la hauteur de l’enjeu. Et le récit manque de densité dans sa simplicité. C’est d’autant plus regrettable que le film jouit d’un sens vif des cadrages et de l’ellipse – Mahamat-Saleh Haroun est loin d’être manchot. Tout se passe comme si le cinéaste restait sur son quant-à-soi, sans parvenir tout à fait à allier le néo-réalisme avec la fable (ses couleurs ambrées, son optimisme), voire le cinéma de genre (le « rape and revenge »). Le film est figé dans une retenue qui le dessert, empêchant l’émotion de s’épanouir. Telerama. Jacques Morice

Que veut dire « Lingui » ? Lingui est un mot tchadien, qui veut dire « le lien ». C’est ce qui relie les gens au nom du vivre ensemble. Ce terme signifie une solidarité pour ne pas laisser l’autre s’effondrer. Mahamat-Saleh Haroun précise : « Je ne peux exister que parce que l’autre existe, c’est cela le lingui, un lien sacré. Au fond, c’est une philosophie altruiste. Ce mot résume la résilience des sociétés confrontées à des choses assez dures. »

Qui pour jouer Amina ? Au Tchad, il n’y a quasiment pas de comédiens professionnels, à part ceux qui ont travaillé avec Mahamat-Saleh Haroun et qu’il considère désormais comme professionnels. Achouackh Abakar, qui joue Amina, avait déjà un petit rôle dans Grigris (2013). Mahamat-Saleh Haroun confie : « Quand elle a lu le scénario, elle a réclamé le rôle d’Amina, elle a dit que ce rôle était pour elle, alors que je l’envisageais pour un autre rôle. Elle a vécu à Los Angeles, et connaît assez bien le cinéma américain. Elle est mère elle-même et pouvait se projeter dans la problématique d’Amina. Elle a pris des cours pour pouvoir confectionner elle-même les fourneaux, elle s’est vraiment investie.

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Mes Frères et moi

MES FRÈRES ET MOI

Écrit et réalisé par Yohan MANCA – France 2021 1h48 – avec Maël Rouin-Berrandou, Judith Chemla, Dali Benssalah, Sofian Khammes, Moncef Farfar… Librement inspiré de la pièce de théâtre Pourquoi mes frères et moi on et parti… de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre.

Du 24/12/21 au 24/12/21

« Il ne faut pas qu’il passe à côté de cette chance : il a le chant en lui. Ça peut l’aider à tout voir différemment, lui donner de la joie, de la force. » Dans les quartiers populaires, on a le plus souvent d’autres préoccupations que la culture : il faut payer les factures, se débrouiller par tous les moyens pour survivre au mieux. Alors, allez donc parler d’opéra, perçu comme l’Art élitiste par excellence, on vous considèrera comme un illuminé, un doux rêveur complètement à côté de la plaque, avant de vous rappeler aux dures réalités de votre existence : vous n’êtes pas chez les princes des villes, mais chez les manants banlieusards et il faut trimer. Pourtant, l’Art peut aussi pulvériser les frontières, il peut être une porte qu’il suffit parfois de pousser si l’on vous invite à entrer… C’est tout ça que raconte Mes frères et moi, premier film formidable de Yohan Manca, à travers une approche romanesque pleine de charme, très vivante mais solidement ancrée dans une réalité remarquablement observée et restituée.

C’est l’été, dans une ville française du bord de mer (le réalisateur a choisi de ne pas situer précisément son récit, ni dans les lieux, ni dans le temps) et Nour (Maël Rouin Berrandou, absolument épatant), un ado de 14 ans, repeint un couloir de son propre collège (il voudrait d’ailleurs arrêter l’école car « ici, on a l’impression que ça ne sert plus à rien ») dans le cadre d’une « mesure éducative ». C’est alors qu’une voix cristalline s’élève, traversant les murs depuis une classe. Elle chante La Traviata, que Nour connaît bien car son père italien disait son amour à sa mère originaire d’Afrique du Nord en lui chantant de l’opéra. Curieux, il se rapproche et observe à la dérobée un atelier animé par Sarah (Judith Chemla). La professeure l’aperçoit : « tu veux chanter avec nous ? » Nour chante donc un air du répertoire paternel : Una furtiva lagrima (extrait de L’Élixir d’amour de Donizetti).
L’ado a une voix et une oreille quasi-miraculeuses, et Sarah – la prof de chant – voudrait qu’il exprime son talent, qu’il le pratique, qu’il le travaille, mais sa situation familiale très compliquée entrave son désir timide de s’intégrer à l’atelier. Nour vit en effet dans une cité populaire avec ses trois grands frères : le rigide Abel (Dali Benssalah) qui a remplacé le père mort trop jeune, le diplomate et décontracté Mo (Sofian Khammes) qui fait le gigolo auprès des touristes, et l’impulsif et agressif Hedi (Moncef Farfar), qui deale sur la plage. Une fratrie tumultueuse, toujours en quête d’argent pour survivre, mais soudée par un amour inconditionnel, qui veille sur la mère, clouée dans son lit par la maladie… Dans ce contexte, pas évident pour Nour de se lancer dans l’opéra…

Chronique sociale finement menée, récit initiatique attachant, Mes frères et moi emporte l’adhésion grâce à sa sincérité et à son charme incroyable, sa fraîcheur, son humour, sa manière délicate de faire naître l’émotion. La générosité et l’amour débordent de l’écran, c’est un film qui, sans naïveté ni manipulation, fait un bien fou.

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Petite sœur

SEMAINE DU 25 NOVEMBRE AU 30 NOVEMBRE

 PETITE SŒUR de Stephanie Chuat et Véronique Reymond– film suisse 2020 -1H39

Avec Nina Hoss, Lars Eidinger, Jens Albinus, Thomas Ostermeier et Marthe Keller

C’était au festival de Berlin, en février 2020, juste avant le couperet de la crise sanitaire. On découvrait l’une des plus belles révélations de la compétition, Schwesterlein (« Petite sœur »), second long-métrage de deux réalisatrices suisses venues du documentaire, Stéphanie Chuat et Véronique Reymond. L’impressionnant casting avait de quoi rendre curieux, avec trois immenses acteurs de théâtre et de cinéma : Nina Hoss, égérie de Christian Petzold (Barbara, Phoenix) ; Jens Albinus, issu de la scène danoise, qui a percé sur le grand écran avec Lars von Trier ; enfin Lars Eidinger, Hamlet (entre autres) dans la cour d’honneur d’Avignon, en 2008, avec une mise en scène de Thomas Ostermeier. Précisons que Lars Eidinger et Thomas Ostermeier jouent leur propre rôle dans Petite sœur, tout en incarnant des personnages de fiction.

Petite sœur raconte une histoire des plus simples, un amour fraternel, que la mise en scène à la précision suisse et le génial travail sur le son emportent dans un tourbillon virtuose. Lisa (Nina Hoss), dramaturge berlinoise, mène une vie d’expatriée en Suisse qui l’a un peu éloignée de la scène, son compagnon (Jens Albinus) ayant été nommé directeur d’une école internationale de musique, dans les collines verdoyantes de Leysin. Lisa a un frère jumeau qu’elle adore, Sven (Lars Eidinger), célèbre acteur allemand avec lequel elle partage la passion de la scène, héritée des parents (vénéneuse Marthe Keller). Lisa est née deux minutes après son frère, et pour cette raison celui-ci l’appelle ironiquement « petite sœur ».

 Sven est atteint d’une leucémie, il a dû interrompre son travail sur Hamlet. Lisa est persuadée que le plateau et les répétitions vont lui redonner l’énergie, pour affronter la maladie. Le film se consacre alors à tirer les fils de la relation, entre les 2 jumeaux : fils narratifs, musicaux, gestuels et… sans pathos, dans sa course contre le temps, le film transmet dans l’urgence le plus important, la sensation étrange que ces deux êtres sont reliés par quelque chose d’invisible : Lisa se met à écrire un monologue pour tenir son frère en vie et les voilà pris dans la roue du théâtre, ils se lancent à corps perdu dans une pièce pour un acteur, un seul.

Avoir tourné un tel scénario, en 2019, sur ce besoin impérieux de créer, juste avant le confinement a quelque chose de vertigineux et de grandiose, le film le prouve.

D’après la critique de Clarisse Fabre- Le Monde octobre 2021

 

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Les amants sacrifiés

LES AMANTS SACRIFIES

Film de Kiyoshi Kurosawa

France, Qatar, Suisse, Algérie – 2021-1h55

Avec Yû Aoi, Issey Takahashi, Masahiro Higashide

Voilà un thriller romanesque et historique magistral, divinement alambiqué, une partie d’échec psychologique palpitante, un joyau vu rarement, c’est la rencontre de 2 grands réalisateurs japonais, le maître de la peur kiyoshi Kurosawa et son très romantique élève Ryûsuke Yamaguchi devenu incontournable suite à plusieurs récompenses à Cannes, qui a la science du dialogue (chaque situation très écrite creuse le portrait des personnages). Et quand l’amour se frotte à la peur, tels 2 silex noirs : la passion se propage forcément comme une traînée de poudre. L’intrigue du film, pour notre plus grand plaisir est inextricable.Les manipulateurs seront à leur tour manipulés et ainsi de suite. Des renversements d’autant plus inattendus qu’ils ne sont pas régis par les mêmes logiques; les psychés tortueuses des personnages comme autant de stratégies éparses, peinent à se rejoindre, à se comprendre, à s’anticiper. Les actes de Satoko guidés par son amour pour Yusaku, son désir de rester coûte que coûte avec lui, même si en toile de fond se profile la funeste destinée du japon en pleine seconde guerre mondiale, elle souhaite avant tout se battre pour son bonheur.Yusaku, lui,veut défendre son pays mais reste plus trouble dans ses ambitions. Cosmopolite dans l’âme, tourné vers l’occident,il ne se résoud pas à accepter la ferveur nationaliste montante dans son pays ce début 1941 où le Japon pactise avec l’Axe rendant sa population complètement folle. Il aime Satoko mais ses dilemmes intérieurs lui disent d’agir avant tout pour des nobles causes qu’il défend et non pour lui même, à moins que son motif soit plus inavouable .

C’est alors un pernicieux jeu de chat et de la souris entre eux pour défendre leurs desseins respectifs, quitte à se mentir, se blesser, se trahir. On ressort déchiré, lessivé et meurtri par l’intensité du drame qui se joue sous nos yeux: le choc de 2 libres-arbites dans le tumulte de l’histoire. D’autant plus que la maestria de la mise en scène, la qualité des décors,l’ampleur picturale des images constituent,tout au long de cette intrigue captivante, un théâtre des cruautés des plus cinématographiques. A l’issue, ce film nous pose une question résolument d’actualité : et vous que feriez vous pour rester intègre face à la menace ?

Cette alliance entre ces 2 réalisateurs accouche d’un film étonnant qui sait être dur tout en gardant une image très belle et très digne. Ce regard acéré sur le Japon impérialiste qui commit tant d’exactions dans toute l’Asie du Sud-Est dans la première moitié du vingtième siècle, est particulièrement précieux tant il est rare.

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Compartiment n°6

COMPARTIMENT N° 6

De Juho Kuosmanen- Finlande- 2021 1h47  VOST

Avec Seidi Haarla, Yuriy Borisov, Dinara Drukarova.

On ne saura jamais exactement en quelle année se déroulent les événements relatés dans Compartiment no 6, seulement qu’en ce temps-là il fallait deux bonnes journées et autant de nuits pour rallier Mourmansk en train depuis Moscou. C’est le voyage qu’a choisi le cinéaste finlandais pour son deuxième long-métrage. Il y fait monter Laura (Seidi Haarla), une jeune Finlandaise venue étudier à Moscou. Elle y mène une vie de bohème, faite de beuveries, de chansons et de poèmes.

A l’extérieur, on croit reconnaître les temps qui suivirent la désintégration de l’Union soviétique, la résilience de la bureaucratie et les premières vaguelettes du tsunami des produits de grande consommation.

A cette incertitude historique s’ajoute l’indécision d’une lumière qui semble toujours attirée par la nuit. C’est dans ce brouillard qu’avancent les deux passagers du compartiment no 6, Laura et Lioha (Yuriy Borisov), jeune homme tatoué au crâne rasé que Laura découvre déjà attablé devant un petit déjeuner de saucisse arrosé d’un alcool incolore

 Le réalisateur prend son temps pour stabiliser le registre de son film, et  le premier tiers consiste en un jeu un peu sadique à l’égard du spectateur, constamment incité à s’inquiéter pour la jeune Laura, dont l’énergie et le goût de l’aventure frisent l’inconscience, particulièrement lors d’un arrêt prolongé dans une sinistre ville perdue dans la forêt

 Compartiment no 6 est une célébration de la jeunesse, et une jolie (et parfois maladroite) subversion des clichés du film romantique. Ici, c’est la femme qui décide du tempo, c’est le garçon qui est là pour l’aider à se découvrir toute seule. Les dialogues sont parcimonieux, pourtant on pourrait écrire des pages sur les sautes d’humeur et d’émotion de Laura, tant l’actrice Seidi Haarla maîtrise son personnage. Enfin, la découverte de Mourmansk et de ses environs par gros temps ajoute une note spectaculaire à ce qui a été jusque-là un huis clos dans un train bondé.

D’après la Critique de Thomas Sotinel -le Monde

 

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La Voix d’Aïda

LA VOIX D’AÏDA

De Jasmila ZBANIC – Bosnie-Allemagne-1h44, VOST. Avec Jasna Duricic, Izudin Bajrovic, Boris Isakovic.

Dans les Balkans, en juillet 1995, les Serbes prennent et occupent la ville de Srebrenica, avant le massacre de 8 mille civils bosniaques, des hommes et des adolescents. Aïda, prof d’anglais bosniaque, est réquisitionnée comme interprète par l’ONU auprès d’un contingent néerlandais de la force de protection des Nations Unies. La réalisatrice bosniaque a inventé ce personnage pour développer un point de vue inhabituel de ces évènements. Le film se veut néanmoins fidèle à un nombre conséquent de faits attestés. Mais l’horreur reste hors-champ et rien n’annonce l’innommable. Chargée de faire passer les consignes et de rassurer la foule, clairvoyante, Aïda est à la fois neutre et impliquée car sa famille est bientôt enfermée comme des milliers d’autres dans ce camp de base qui menace de se transformer en piège. La Voix d’Aïda révèle une responsabilité multiple et n’exonère personne.

Données historiques

7-13 juillet 1995

Massacre de Srebrenica

Le point culminant de l’horreur dans la guerre de Bosnie est atteint à Srebrenica, une ville de 20 000 habitants majoritairement musulmane, enclavée dans une région orthodoxe, à l’est de la Bosnie-Herzégovine.

La prise de la ville par les Serbes débouche entre les 7 et 13 juillet 1995 sur le massacre de plusieurs milliers d’hommes et d’adolescents.

Dès le début de la guerre de Bosnie, Srebrenica a fait l’objet de nombreuses attaques de part et d’autre.

Pour assurer la sécurité des civils, l’ONU a déployé 400 à 600 Casques bleus français et néerlandais autour de la ville, sous le commandement du général français Philippe Morillon. En mars 1993, celui-ci n’hésite pas à monter sur un char et haranguer les habitants en vue de les rassurer : « Nous ne vous abandonnerons pas ! ».

Mais le général français, malgré ou à cause de cela, est extradé le 12 juillet 1993 et remplacé par le général belge Francis Briquemont.

La pression serbe sur la ville s’accroît à la mi-1995, cela en dépit des frappes aériennes de l’OTAN.

Le général Bernard Janvier, qui commande les forces de l’ONU dans l’ex-Yougoslavie (FORPRONU), considère que la ville est indéfendable et émet publiquement le vœu que ses hommes soient évacués.

Les Serbes qui assiègent Srebrenica le prennent au mot. Ils prennent en otages les Casque bleus et menacent de les exposer aux bombes de l’OTAN. Les représentants de l’ONU négocient leur libération en contrepartie de l’arrêt des frappes aériennes.

Là-dessus, le 7 juillet 1995, les Serbes prennent d’assaut la ville avec à leur tête Ratko Mladic.

Cet ancien officier yougoslave commande depuis 1993 l’armée serbe de Bosnie. Charismatique et brutal, il a déjà dirigé le siège de Sarajevo en pratiquant délibérément la terreur. Sa propre fille, Anna, une étudiante en médecine, ne l’a pas supporté et s’est donnée la mort en 1994, à 23 ans (Ce suicide et de nombreux autres illustrent le caractère pathologique des principaux acteurs de la guerre de Bosnie).

Défaillance de l’ONU

À Srebrenica, les Casques bleus néerlandais, réduits au statut d’observateurs, réclament en vain la reprise des frappes aériennes.

Sous leurs yeux, les Serbes rassemblent la population de la ville et mettent de côté les hommes de plus de 15 ans.

Les femmes et les enfants sont évacués en autocars ou à pied vers les zones à majorité musulmane.

Les hommes et les adolescents sont quant à eux entraînés vers les forêts environnantes sous prétexte d’évacuation.

Pendant les jours suivants, les Serbes vont les massacrer à l’arme lourde, au bord de fosses communes, au vu et au su de l’OTAN, qui multiplie les vols d’observation au-dessus de la région. On recensera plus tard près de 8 000 victimes.

Le 13 juillet 1995, les Casques bleus néerlandais sont à leur tour évacués. Pendant plusieurs jours, sur ordre, ils tairont les horreurs auxquelles ils ont assisté et la vérité des massacres.

Source : https://www.herodote.net/7_13_juillet_1995-evenement-19950707.php

Pour aller plus loin :

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/729076/massacre-srebrenica-bosnie-anniversaire-20-ans

https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/le-massacre-de-srebrenica-11-16-juillet-1995.html

Massacre de Srebrenica — Wikipédia

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Une histoire d’amour et de désir

UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE DÉSIR 

De Leyla BOUZID – France-1h42, Avec Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor, Aurélia Petit.

Pour certains, le chemin vers la jouissance n’est pas une ligne droite, mais un sentier sombre et sinueux envahi de ronces et de mauvaises herbes. Ce pourrait être là le sujet du deuxième long-métrage de Leyla Bouzid (« A peine j’ouvre les yeux », 2015), née à Tunis en 1984, formée à la Sorbonne et à la Fémis, qui offre une nouvelle variation sur le thème de l’éducation sentimentale. Un jeune homme découvre l’amour et le désir en même temps, au même endroit, et doit donc inventer des voies inédites pour accorder l’essence spirituelle de l’un avec la flamme corporelle de l’autre. Motif classique du roman de formation que la réalisatrice a la bonne idée, ici, de refondre dans la culture arabe que ses jeunes personnages, tous deux originaires du Maghreb, ont en partage.

Ahmed (Sami Outalbali) sort de la cité où il a grandi en banlieue parisienne, auprès de ses parents exilés d’Algérie, pour suivre des études de lettres à la Sorbonne. Il y fait la rencontre de Farah (Zbeida Belhajamor), étudiante fraîchement débarquée de Tunis. Une chance : elle est inscrite au même cours de littérature comparée que lui, consacré cette année à la poésie arabe séculaire, qui n’avait pas froid aux yeux en matière d’érotisme. Le corpus constitue donc, de fait, un parfait terrain de rapprochement pour les tourtereaux. Mais à chaque opportunité, Ahmed freine des quatre sabots, temporise, esquive. Pudeur excessive ? Vœu de chasteté ? Œil normatif de la cité qui veille sur lui ? A l’image des poètes qu’il étudie, le jeune homme a surtout tendance à sublimer ses émois, comme à idéaliser l’élue de son cœur : tout en lui passe par la tête. Reste à trouver le chemin du geste, vecteur de l’expression du désir, et donc du passage à l’acte.

D’un tel récit amoureux, c’est l’esprit de rétention qui fait tout l’intérêt, en ce qu’il désavoue l’hédonisme en vogue, pour renouer avec la tradition classique de la temporisation. Se réfréner, pour le héros, est tout à la fois de l’ordre de l’offense (faisant ainsi subir une rebuffade à la sensualité de Farah) que le chemin ardu d’une morale enseignée par la littérature (attendre, c’est décupler le plaisir). Tout dépend alors du caractère contingent ou choisi que recouvre cette attente, basculant, c’est selon, dans la frigidité du peine-à-jouir, ou la promesse d’une jouissance supérieure.

Tradition classique, certes, mais dont Leyla Bouzid se plaît à renverser les rôles : ici, c’est le garçon qui retarde le moment de se donner, tandis que la jeune femme, conquérante, désire activement et en fait clairement état. Pour filmer ce désir contenu, la réalisatrice opte judicieusement pour une mise en scène pondérée, sans effusion, qui respecte l’intégrité des corps, le resitue dans l’environnement (de la cité-dortoir aux rues du Quartier latin), sauf quand il s’agit d’approcher les visages. De la silhouette au gros plan, c’est une subtile sarabande du désir qui se joue, une valse-hésitation où les corps en tension s’aimantent en même temps qu’ils se tiennent en respect.

Mathieu Macheret, Le Monde
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