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True Mothers

True Mothers
Film japonais de Naomi Kawase 

2019/ Durée 2H19
Avec  Hiromi Nagasaku, Arata Iura, Aju Makita

Satoko et son mari Kiyokasu, couple japonais aisé, ont fait la choix de l’adoption devant leurs échecs à concevoir. Ils ont adopté Asato. 6 ans plus tard , la mère biologique de Asato, Hikari qui était âgée de 14 ans au moment de la naissance , les contacte à nouveau…

Au delà de ces deux portraits de femmes, Naomi Kawase décrit un contexte autour de l’adoption au Japon qui est fascinant à plus d’un titre. Elle décrit une certaine opprobre autour de ce phénomène qui crée une forme d’exclusion voire de discrimination, et elle décrit très bien ces réseaux d’entraide qui permettent à des adolescentes tout juste pubères de surmonter l’épreuve d’une grossesse bien trop précoce. Toute la période où Hikari est dans cette association assurant la transition et la présentation avec les adoptants est magnifique. Elle constitue un pont entre les protagonistes, aplanissant les différences sociales si prégnantes au début du film. Les failles de chacun s’affichent au grand jour, la souffrance de ces familles qui ne peuvent avoir d’enfants biologiquement, et le drame de celles qui ne se retrouvent mères avant même d’avoir fini le lycée. Ce que cela dit de la famille au Japon, mais aussi dans toute la zone géographique tant on retrouve la même chose en Corée par exemple, prouve à quel point le sujet est toujours sensible et la place des jeunes filles si précaire.

Le grand sujet dans le film, ce sont les différentes façons d’être mère. Adoptive ou biologique, chacune des perspectives est longuement développée avec deux immenses flashbacks qui entourent le présent :  la mère biologique se retrouvant exclue de l’équation familiale, voit se prolonger le déni qui a entouré sa grossesse, et la mère adoptive qui accède certes au bonheur, ressent aussi un sentiment d’imposture.
 L’architecture du récit de True Mothers est habile et plaisante, suscitant une forme de suspense, même si le film n’est en rien un thriller. Plusieurs scènes flirtent avec le documentaire, en particulier celles se situant sur une île près d’Hiroshima où une agence d’adoption veille sur des jeunes filles avant leur accouchement. True Mothers est marqué par la plus grande bienveillance à l’encontre des deux mères, traitant les sujets de la grossesse des mineures d’une part, et l’infertilité, d’autre part, avec une belle pudeur et une certaine élégance.
Et pour ancrer davantage son propos dans le réel, la réalisatrice revient à la forme de ses débuts, comme dans son documentaire à la première personne Naissance et maternité sorti en 2006, en se plaçant régulièrement à la lisière entre la fiction et le reportage. Aussi s’immerge-t-elle notamment, sur l’île d’Hiroshima, dans un refuge pour « fille-mères » (qui sont en réalité parfois des prostituées) forcées de cacher leur grossesse et de destiner leur enfant à l’adoption : elle donne alors à voir des images prises sur le vif, dans lesquelles on l’entend s’entretenir directement avec ses personnages.Ce nouveau long-métrage de Naomi Kawase, elle-même abandonnée, puis adoptée par son grand-oncle et sa grand-tante, est, par instants, profondément émouvant.

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ONODA

 ONODA, film français, japonais, allemand, belge, italien et cambodgien De Arthur Harari, 2H45

Semaine du 16 au 22 septembre 2021

Peut-être n’y a-t-il pas d’histoires plus belles que celles qui se penchent sur ces grands égarés qui, comme Don Quichotte ou Robinson Crusoé, décident de tourner le dos au monde et de lutter contre son cours implacable. C’est à une figure de cet ordre, à la fois superbe et pitoyable, que le jeune cinéaste français Arthur Harari, consacre un deuxième long-métrage magnifique et aventureux.

 Le film se penche sur la guerre du Pacifique et ses suites à travers le cas bien réel du dernier soldat démobilisé, le sous-lieutenant Hiroo Onoda, retrouvé en 1974 sur l’île où il avait été envoyé en mission, celle de Lubang, dans l’archipel des Philippines, près de trente ans après la fin du conflit et la capitulation de son pays, le Japon. Cette expérience inouïe et vertigineuse est ici retracée comme une échappée hors de l’histoire telle qu’on la dit souvent écrite par les vainqueurs. Et donc comme la tentative d’un vaincu pour faire perdurer sa propre réalité, dût-elle se retrancher au sein d’une île.

Face à un tel sujet, Arthur Harari, épaulé par son frère et chef opérateur Tom Harari, aurait très bien pu s’engager sur la piste attendue de la folie et concevoir son film comme exploration des limites. Il recourt plutôt à une écriture classique, parti pris de ligne claire qui fait naître l’émotion tout autrement : en accompagnant son personnage et ses trois compagnons, au plus près, en cherchant à le comprendre, en le dessinant aux justes proportions.

Plutôt qu’un délire perceptif, le film investit l’isolement et le déni. Ce n’est le vertige de la situation qui intéresse Harari, mais plutôt ce qui naît entre les quatre soldats du film, malgré les frictions passagères : des soins, des gestes d’attention, un dévouement mutuel, une solidarité et même une forme d’amour sublimé, qui s’opposent à la peur qu’ils font régner sciemment parmi les habitants de l’île  afin de maintenir à flot leur petite utopie.

Le vertige n’en ressurgit pas moins par la bande et par les années qui éloignent insensiblement Onoda de la réalité de la guerre, les ellipses qui engloutissent ses compagnons, puis accusent le vieillissement du personnage, interprété par deux acteurs différents. Peu à peu, c’est le syndrome du « bon fils » qui se manifeste sous les traits du héros : amoureux d’une obéissance sans objet, dépendant d’une croyance qui compense la crainte de l’abandon. Onoda peut alors être vu comme l’histoire d’un oubli, d’un contre-ordre qui arrive avec trente ans de retard, quand , même l’instructeur  a oublié jusqu’à l’existence de son ancien élève.

La fiction d’une guerre sans fin, imaginée pendant trente ans par le soldat oublié, apparaît alors pour ce qu’elle est : le mirage qui permet à toute vie d’être vécue.

Critique inspirée de celle du Monde aout 2021

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TOM MEDINA

TOM MEDINA

Genre : Drame
Réalisateur : Tony Gatlif
Acteurs : David Murgia, Slimane Dazi, Karoline Rose, Suzanne Aubert
Pays : France / Suisse
Durée : 1h40
Sortie : 4 août 2021
Distributeur : Les Films du Losange

Synopsis : Dans la mystique Camargue, Tom Medina débarque en liberté surveillée chez Ulysse, homme au grand cœur. Tom aspire à devenir quelqu’un de bien. Mais il se heurte à une hostilité ambiante qui ne change pas à son égard. Quand il croise la route de Suzanne, qui a été séparée de sa fille, Tom est prêt à créer sa propre justice pour prendre sa revanche sur le monde…

Prix de la mise en scène en 2004 pour Exils, Prix spécial du jury Un certain regard en 1993 avec LatchoDrom, Tony Gatlif a sa place à Cannes s’il a un film sous le coude. Tom Medina, qui sort mercredi 4 août, suit un jeune délinquant en réhabilitation pris en charge par un gardian camarguais. Avec une musique toujours importante, le réalisateur de Gadjo Dilo perd un peu le fil de son scénario, mais offre son lot d’images puissantes.

Une Camargue habitée

A 18 ans à peine, Tom Medina, petit voleur récidiviste, est placé chez Ulysse pour apprendre le métier de gardian en Camargue. Il se reconnaît dans cette culture du taureau, et s’investit dans son apprentissage. Il ressent tellement l’âme du pays qu’il est habité de visions. Entre son mentor dévoué, la fille de celui-ci aguerrie au métier et chanteuse rock, puis sa rencontre avec une jeune femme à la recherche de sa fille, Tom se cherche lui-même.

Comme son personnage Tom Medina, le scénario du film part dans tous les sens, comme s’il avait été écrit au jour le jour. Ce qui fonctionne chez Godard ou Gaspar Noé, est ici dispersé. D’autant que les acteurs n’y mettent pas du leur. Le film est toutefois traversé de fulgurances oniriques et d’images camarguaises somptueuses.

La musique tient une bonne place dans le film. Co-auteur de la B.O avec sa compositrice attitrée, Delphine Mantoulet, Tony Gatlif passe des chants gypsies au rock hurlé de Karoline Rose Sun qui joue Stella, la fille d’Ulysse. Comme il est dit dans le film, des forces telluriques traversent le delta camarguais, bousculent les âmes, et la musique est son medium.

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MILLA

MILLA

De Shannon MURPHY – Australie-1h58, VOST. Avec Eliza Scanlen, Toby Wallace, Ben Mendelsohn, Essie Davis.

Le film débute avec Milla (Eliza Scanlen), une adolescente a priori lambda, mais elle cache au fond d’elle l’envie de s’envoler et de vivre les choses à son rythme. Quand elle rencontre le jeune chien fou Moses (Toby Wallace), son choix est fait, elle veut le côtoyer, l’apprivoiser et le faire rentrer dans le cocon familial. La proposition de cinéma est touchante et pour son premier film, la réalisatrice Shannon Murphy choisit un sujet pas facile du tout. Une belle découverte cinéma à ne pas manquer en salles le 28 juillet. (…)

C’est une adaptation de pièce de théâtre et l’évocation du premier amour est ardue. L’histoire se situe dans une banlieue australienne comme il y en a tant, avec un père psychiatre et une mère dépressive qui n’arrivent plus à gérer le réel. Pour eux, le réel, c’est des sentiments intimes mis sous l’entonnoir et une fille pour qui ils veulent tout donner. Si la tristesse est inévitable, elle est contrebalancée par une histoire si réelle qu’elle pourrait se dérouler n’importe où. Ce qui dépareille le plus, c’est ce petit ami mi-voyou mi-dealer, qui s’introduit par la fenêtre et déguerpit par la porte. C’est pour le bonheur de leur fille que les parents – impeccables Ben Mendelsohn et Essie Davis – acceptent à contrecœur chez eux. Les scènes de la vie quotidienne s’enchainent comme autant de chapitres pour un scénario à l’équilibre quasi miraculeux. Les personnages sont dysfonctionnels et la normalité semble une notion assez éloignée de leurs capacités. Cris, désillusions et joies se côtoient dans un déroulé improbable mais pourtant si vrai.

La jeune malade cherche à gagner du temps pour composer une existence en lien avec ses aspirations, faute de temps, elle compose et se débrouille. Pour un résultat qui touche au plus profond de l’être par la fragilité du lien de la vie qui unit les personnages. Le film est à découvrir le 28 juillet pour un beau moment de cinéma au plus près des turpitudes du réel.

Milla n’est pas une adolescente comme les autres et quand elle tombe amoureuse pour la première fois, c’est toute sa vie et celle de son entourage qui s’en retrouvent bouleversées.  (Publikart.net)

« On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va », disait Jacques Prévert. Une maxime qu’illustre joliment – et tragiquement – Milla. Car si l’héroïne tente de toucher au bonheur (du bout des doigts, du bout des yeux, du bout de la bouche, du bout de la langue, du bout du sexe) avant de partir, ce sont bien les non-dits, les secrets, les émotions enfouies, les rancœurs inavouées, qui forment le tissu tragique du récit. C’est en même temps de la joie et de la douleur des protagonistes que naissent les séquences les plus émouvantes du récit.

C’est ainsi que l’œuvre nous invite, avec force et sincérité, à profiter pleinement d’une existence dont chacun sait qu’elle n’est pas éternelle. (A VOIR A LIRE)

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Madame

MADAME

De Stéphane Riethauser–Suisse-1h34. Documentaire

Avec  Stéphane Riethauser  et sa grand-mère.

Le cinéaste milite pour les droits des personnes LGBTQI+ (voir plus bas dans ce texte *). Dans ce film il fait résonner son parcours intime, il est gay, en construisant un dialogue posthume avec feu sa grand-mère dont il a des films de famille. Sa grand-mère était une femme drôle et indépendante, forte personnalité qui avait su s’émanciper d’un monde très conservateur. Et cette grand-mère a joué pour lui un rôle essentiel pour qu’il évolue alors qu’il avait été un adolescent haineux envers les femmes et les homosexuels. Il ne s’épargne pas, archives à l’appui.

Un docu singulier, « Madame », qui, au-delà du portrait d’une riche Suissesse senior, consiste en un journal intime du réalisateur, manière de raconter comment sa grand-mère et lui, chacun à leur façon, ont composé, louvoyé, bataillé avec les normes de leur milieu. (Elle par Thomas Jean)

Dans son documentaire Madame, Stéphane Riethauser revient avec finesse et un œil généreux sur la figure de sa grand-mère, une femme drôle et indépendante, libre et forte, qui fut aussi mariée de force à 15 ans avec un homme qui la violait. (20 Minutes  par Aude Lorriaux)

Plus qu’une autofiction, construite à partir d’images d’enfance et d’adolescence, Madame est une sorte d’éducation sentimentale moderne, où le héros, Stéphane, apprend à devenir lui-même autour de la figure tutélaire de sa grand-mère. Un film comme un enchantement. (aVoir-aLire.com  par Laurent Cambon)

Ce documentaire, qui fait dialoguer une grand-mère pas comme les autres et son petit-fils pas comme tout le monde, est d’une beauté exceptionnelle. Car les images ne sont jamais directement commentées: elles parlent d’elles-mêmes pour ouvrir la discussion bien au-delà de ce qu’elles montrent. (Bande à part  par Hava Sarfati)

 La voix off du réalisateur dont le commentaire ne vise pas à nous raconter une histoire (à cela les images suffisent), mais plutôt à interroger la façon dont se définissent ou se contrarient un genre et une identité. Le parti pris a pour vertu d’éclairer d’une lumière plus dense et plus profonde les vies et les personnages ayant réellement existé auxquels le film (et non l’album photo, comme on pouvait le craindre) rend honneur sans ostentation. Avec une grâce et une tendresse qui vont droit au cœur. (Le Monde  par Véronique Cauhapé)

*Utilisé depuis les années 90, le sigle LGBT englobe les termes « lesbien » (L), « gay » (G), « bisexuel » (B) et « trans » (T). Cet acronyme a évolué au fil du temps, notamment pour inclure d’autres orientations sexuelles et identités de genre, tels que « queer », qui correspond aux personnes ne se reconnaissant pas dans les identités hétérosexuelles et cisgenres (individus qui s’identifient au genre attribué à leur naissance).

Si les anglo-saxons ont adopté le sigle LGBTQQIP2SAA afin de regrouper de multiples identités de genre et orientations sexuelles, l’utilisation la plus courante en France reste LGBTQ, auquel on ajoute le signe + pour inclure les nombreuses autres variations de genre (il en existe plus de 50).

Mais depuis ces dernières années, il n’est plus rare de lire LGBTQI+. Le « I » fait référence aux personnes intersexes, c’est-à-dire nées avec des organes génitaux ne pouvant être considérés ni comme « masculins » ni « féminins » aux yeux de la société. En France, on estime qu’environ 200 bébés naissent intersexes chaque année. ( Extraits de Relaxnews publié  par LADEPECHE.fr  le 29/06/2020)

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Kajillionaire

 KAJILLIONAIRE 

30 septembre 20203 / 1h 44min / Comédie, Drame 

De Miranda July / USA. 

Avec Evan Rachel, Gina Rodriguez, Richard Jenkins… 

Theresa et Robert ont passé 26 ans à former leur fille unique, Old Dolio, à escroquer, arnaquer et voler à chaque occasion. Au cours d’un cambriolage conçu à la hâte, ils proposent à une jolie inconnue ingénue, Mélanie, de les rejoindre, bouleversant complètement la routine d’Old Dolio. 

Miranda July (la réalisatrice) dresse un parallèle entre les Dyne et une secte, même si elle reconnaît que chaque famille en est une à sa manière. « Chaque famille a ses propres codes. Et je crois qu’à un moment donné, on constate tous, autant que nous sommes, que nous avons des modes de fonctionnement qui nous appartiennent, même s’ils ne sont pas les plus répandus au monde. C’est une prise de conscience qui permet d’avancer dans la vie ». Elle poursuit : « les enfants se retrouvent dans une position intenable. D’une certaine façon, ils sont les membres les plus soumis de la secte puisqu’ils grandissent en son sein et qu’ils n’ont jamais rien connu d’autre. Mais il leur appartient aussi de quitter le nid, ce que les membres d’une secte ne sont pas censés faire. Cette trahison inévitable fait partie intégrante de la structure familiale ». 

L’histoire d’amour entre Mélanie et Old Dolio se déroule de manière naturelle, sans que leur orientation sexuelle ne soit interrogée ou évoquée ouvertement. Privilégiant les non-dits, Miranda July développe : « La toute première image dans mon album Kajillionaire était celle d’une femme aux longs cheveux et d’allure coriace. À certains égards, Old Dolio est l’archétype d’une idole de cinéma – du genre taiseux et fort. Si son identité peut sembler ambivalente ou mystérieuse en un sens, une femme très belle et d’une indiscutable féminité tombe amoureuse d’elle et cette attirance réciproque est éloquente et, au fond, on n’a pas besoin d’en savoir plus. 

“Tour à tour fou, tordu, tordant, bouleversant, Kajillionaire délaisse la comédie sociale sarcastique pour finir par un romantisme incongru qui tient du coup de théâtre et de la résolution magnifique d’une histoire jamais attendue…” dixit le Dauphiné Libéré. 

5 nominations au Festival de Deauville 2020 

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Ondine de Christian Petzold

ONDINE du 8 au 13 octobre

Neuvième long métrage de fiction de de Christian Petzold, film allemand (réalisateur De Barbara- Phoenix- et Transit)

Avec Paula Béer, Franz Rogowski, Maryam Zaree

 » Si tu me quittes, je vais devoir te tuer, tu le sais  » : c’est avec cette scène de rupture – on le comprends vite – que s’ouvre Ondine. Nous sommes en plein air, à une terrasse de café, à Berlin, s’y trouvent, un garçon et une fille :

Le garçon, Johannes, un blond à barbiche, falot, veut persuader Ondine qu’elle se doutait de cette rupture annoncée. La fille, magnifique Paula Béer (Ours d’argent pour ce rôle à la dernière Berlinade), n’est que souffrance : elle refuse d’entendre cette trahison inimaginable.

Peu de mots, peu de plans, une belle justesse.

Et puis elle lui déclare clairement, en se levant de table, qu’elle doit s’absenter 30 mn pour faire une conférence, dans le bâtiment d’en face (elle est historienne) et que, à son retour, si elle ne lui dit pas qu’il l’aime toujours, elle le tuera. Il n’en sera pas ainsi….

A son retour, Ondine ne trouve plus personne, à la table, en terrasse et tandis qu’elle cherche sa victime à l’intérieur, un autre homme surgit , il l’a suivie : il s’appelle Christophe, il assisté à la conférence, il est frappé, visiblement d’un coup de foudre ; il est scaphandrier ; d’une  façon rare et puissante, Franz Rogowski, incarne ce plongeur, qui ému , par maladresse, brise la paroi d’un aquarium géant qui occupe le fond de la salle boisée du café ; les 2 naufragés de l’amour , sont alors emportés par l’eau libérée de l’aquarium, dans une caresse d’algues et un frétillement de poisons morts .

A ce stade  nous n’en sommes qu’à 15 minutes du début du film.

La suite, racontera les amours du scaphandrier et de l’Ondine. Elle sera pleine d’une beauté limpide, dominée par des verts et des bleus intenses, avant de se troubler, à nouveau, pour nous engloutir dans les eaux noires de l’idéal romantique et de la réalité amoureuse

Critique inspirée par celles du Monde et  de Libération  ( 23 septembre 2020)

 

 

 

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Fin de siècle

2019 Argentine 

Réalisé par Lucio Castro 

1h24 

avec Juan Barberini, Ramon Pujol, Mía Maestro

Jacques Morice de Telerama :

Un bel Argentin de New York arrive seul à Barcelone, pour quelques jours de vacances. Il flâne, observe le monde alentour et fait la rencontre d’un Espagnol qui vit à Berlin. Chacun a un compagnon par ailleurs. Ils passent une nuit torride ­ensemble. L’alchimie est parfaite, mais ils se quittent le lendemain. Ellipse : on les retrouve une vingtaine d’années auparavant. Ils sont les mêmes et un peu différents. Ils font connaissance. Est-ce un rêve, un souvenir ?

Lucio Castro réalise là un premier film lumineux, faussement simple, qui joue de manière audacieuse avec trois temporalités. Cru dans les scènes de sexe et délicat dans ses dialogues, le film est une captivante divagation. Où les personnages se confient des choses intimes souvent profondes sur le désir, la peur du sida, l’érosion ou la consolidation du couple, la paternité. On dirait parfois du Hong Sang-soo gay.

Jeremy Piette de Libération :

On a craint une millième romance tarte à la crème avec son lot d’abdos au sommet. On n’avait pas tout à fait tort, ni tout à fait raison. Fin de siècle, du cinéaste Lucio Castro, prix du jury du festival Chéries-Chéris l’an dernier, raconte l’histoire du bel Ocho, un Argentin vivant à New York qui s’offre quelques jours de vacances à Barcelone. Là, il croise le chemin de Javi, Berlinois d’origine barcelonaise de passage dans sa famille. Tous deux se font la cour, parlent, puis font l’amour, puis parlent encore, de leur rapport au couple (Ocho vient de mettre sur pause une relation de vingt ans afin de lutter contre le train-train quotidien), comme de l’homoparentalité (Javi est père).

Regards

On se demande combien de temps ça va se sourire comme ça, se toucher, montrer de la fesse, car Fin de siècle possède un peu les atours aseptisés des films queer aux implacables modèles irradiants sertis de regards ténébreux, qui vont laisser affleurer à la surface de leurs paroles ce qu’il faut de joie, de tolérance et d’ouverture d’esprit vapeurs green tea. Si, pour la diversité des corps, on repassera (ou on ira chez Alain Guiraudie, au choix), on reste en tout cas pour le basculement, de la narration et des attentes, car Ocho se souvient d’avoir déjà rencontré Javi. On passe alors dans un autre temps, il y a vingt ans exactement, où les deux personnages ne semblaient d’ailleurs pas vraiment plus jeunes et batifolaient déjà. Puis un autre temps encore où ce sont eux, finalement, le couple avec enfant. C’est assez déboussolant, comme des espèces de voyages spatio-temporels délicats, où les deux hommes unis par un fil invisible en viennent à se voir, et s’appréhender, sous plusieurs angles.

Lieu pivot

Souvent ça part d’un étourdissement d’Ocho sur son balcon, qui ne sait plus dans quelle vie il se trouve, tandis qu’il bascule déjà vers la suivante, et de ce lieu pivot le film joue de recommencements perpétuels où les cartes comme les terminologies de l’amour sont continuellement rebattues. C’est là, la force de Fin de siècle, sa capacité à nous emmener avec un seul et magnifique couple à travers diverses histoires, où la sexualité et le rapport à l’autre sont constamment menacés par le temps qui passe, ou exacerbés via l’éphémérité. Si bien que jamais Ocho et Javi ne se quittent vraiment, ils touchent à un peu d’éternité, et c’est assez grisant.

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Never, Rarely, Sometimes, Always

NEVER  RARELY  SOMETIMES  ALWAYS                              

Un film d’Eliza HITTMAN

Etats-Unis, Grande-Bretagne – 1h35

Avec Sidney Flanigan, Talia Ryder, Théodore Pellerin…

L’américaine Eliza Hittman a déjà réussi à réaliser des films à première vue très archétypaux,mais par la finesse de son écriture et la sensibilité de sa mise en scène,elle donne le sentiments de regarder ces sujets-là pour la première fois.

C’est à nouveau le cas ici avec Never Rarely Sometimes Always.

Elle décrit le poids terrible que l’on fait peser sur les épaules non seulement des femmes mais des jeunes filles. Son sujet central est fort,et la réalisatrice confie que les embuches à l’avortement outre-atlantique sont devenues encore plus grandes entre les prémices du projet et son exécution. Lorsque la cinéaste s’attarde sur le voyage qu’effectue Autumn et sa cousine Skylar, c’est parce qu’il est réellement question d’un périple, d’une mini-odyssée pour que cette jeune femme puisse, aux Etats-Unis, avorter dans de bonnes conditions.

On traverse un décor rural jusqu’à la mégapole,et aussi un décor émotionnel.La caméra d’Hittman, via son excellente directrice de la photographie Hélène Louvart, est une caméra de proximité.

Celle-ci colle au plus près de ses personnages et de leurs émotions ;chez Hittman, les sentiments sont autant traduits par l’écriture et l’interprétation que par la caméra .New York n’est qu’ un magma lumineux tandis que la caméra reste proche de ses héroïnes . Cette fuite se fait en secret et dans le silence qui va avec. De même, la complicité entre Autumn et Skylar se passe de dialogues explicatifs – cette intimité, cette sonorité là n’ont pas besoin d’être articulées.

La caméra a le sens inouï du détail,comme lorsque lors d’une échographie on promet à Autumn d’entendre le son le plus magique,celui de son futur bébé,et que la jeune femme détourne le regard.

L’avortement est une dure vérité comme l’indique le titre d’une vidéo sensationnaliste anti-IVG qu’on lui diffuse.Mais la dure vérité qu’Hittman film est tout autre.Lors d’une scène centrale qui fait basculer le long métrage,Autumn se rend dans un centre où elle doit répondre à un QCM dont les réponses donnent son titre au film (jamais,rarement,souvent,toujours).La séquence est d’abord froide et procédurale,mais quelque chose se fissure : ce moment de cinéma est aussi tétanisant qu’émouvant.Voilà une remarquable richesse émotionnelle chez une cinéaste qui parvient à nous faire partager l’expérience de la solitude en même temps que l’expérience de la chaleur humaine : un mélange rare et extrêmement précieux.

Un film aussi poignant qu’utile à quelque mois de la présidentielle, qui résonne comme la nécessité pour tout un pays riche de se poser les questions de la place qu’il veut faire aux femmes, aux enfants et à ses classes moyennes.

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Josep

JOSEP
Film « dessiné »de Aurel, avec les voix de Sergi López, Gérard Hernandez, Bruno Solo.
Le récit de l’amitié entre un gendarme français et l’artiste Josep Bartoli, qui a fui l’Espagne franquiste. Et l’expressivité bouleversante du dessin d’Aurel. 

Un adolescent plutôt doué en dessin râle et soupire à l’idée de garder, tout un après-midi, son grand-père malade et alité dans un vieil appartement plein de souvenirs. Mais, entre deux somnolences, « grand-père Serge » se met à raconter à son petit-fils une histoire folle, pleine de rebondissements. Celle de sa rencontre, à la fois douloureuse et lumineuse, avec un dessinateur, dans un contexte qui, quatre-vingts ans plus tard, continue à lui faire honte. Février 1939 : Barcelone est tombée, Franco a gagné, et cinq cent mille réfugiés fuient la dictature dans le dénuement le plus complet pour trouver refuge dans une France qui les juge indésirables. Bon nombre de ces républicains espagnols, anarchistes ou communistes, sont parqués par le gouvernement français dans des camps de concentration, en proie à la faim, la maladie, la xénophobie et la violence galonnée. Dans un de ces camps, Serge, jeune gendarme, se lie d’amitié, au-delà des barbelés, avec Josep Bartoli (1910-1995), combattant antifranquiste et dessinateur.

Josep n’est pas un film d’animation, mais un grand film dessiné. Pour son premier long métrage, Aurel, lui-même dessinateur pour Le Monde et Le Canard enchaîné, célèbre la force, incoercible, du dessin politique — et dédie d’ailleursJosep à Tignous, assassiné lors de l’attentat de Charlie Hebdo. Aidé de son scénariste Jean-Louis Milesi (compagnon de route de Robert Guédiguian), Aurel fait revivre une période occultée de l’Histoire (la Retirada) et rend hommage à Bartoli, grand peintre travaillant sur la mémoire. Le résultat ne cesse d’étonner et de bouleverser, grâce à sa narration puissante et à son esthétique composite. Le récit du gendarme Serge et de ses efforts pour aider son ami et ne plus collaborer à cet enfer fusionne ainsi avec les traits sombres, rageurs et virtuoses, de Josep, témoignant, jour et nuit, sur papier, du quotidien du camp. Le talent de caricaturiste d’Aurel s’impose, dans la trogne de porc d’un ignoble gardien ou la douceur d’un tirailleur sénégalais philosophe qui obéit aux ordres en attendant l’heure de la vengeance. Soudain, au noir tragique des corps décharnés des prisonniers succèdent le pastel, l’orange flamboyant et le bleu maya d’un ciel où Frida Kahlo, future maîtresse de Bartoli, fait figure d’apparition pleine de vitalité.

Car le film vibre aussi du feu, quasi sensuel, de la résistance, comme lors de ces séquences de réunions clandestines, où les hommes et les femmes du camp chantent, dansent, et inventent un jeu de loterie pour trouver un partenaire d’un soir. Josep, lui, se contente de caresser le portrait qu’il a fait de son aimée, perdue pendant l’exode. Et voilà la belle de papier qui ferme les yeux sous sa caresse… « Et alors ? », demande sans cesse le petit-fils de Serge, happé par cette histoire où un homme apprend le courage pour en sauver un autre. Alors, l’humanisme est une aventure inoubliable, qui mène, par exemple, jusqu’au Mexique. De ce Josep recommandé à tous les publics, beaucoup d’images resteront gravées, mais on en retient une en particulier : deux amis à la vie à la mort repeignant, en compagnie de Frida Kahlo, la façade d’une hacienda avec des couleurs éclatantes. Insolentes comme l’espoir. (Critique de Guillemette Odicino, Télérama).

Le film fait partie de la Sélection Officielle Cannes 2020.

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