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Butterfly Vision

BUTTERFLY VISION

Film de Maksym Nakonechniy – Ukraine – RépubliqueTchèque – Croatie – Suéde – 1h47

Avec Rita Burkovska, Lyubomyr Valivots, Myroslava Vytrykhoska, Makar…

Lilia, experte en reconnaissance aérienne, retrouve les siens en Ukraine après plusieurs mois en  captivité dans le Dombas. Les médias veulent lui arracher des commentaires, elle doit subir des examens physiques, sa mère et petit ami tentent de percer le mystère de son calme étrange… L’horreur est, en fait, ancrée en Lilia : la jeune fille se découvre enceinte à la suite de viols qu’elle a subi dans les geôles russes. Alors qu’elle hésite à avorter, son petit ami, sous le choc, rejoint un mouvement d’extrême droite…

Comment se reconstruire quand la violence couve aussi à domicile, dans une Ukraine que le réalisateur et sa coscénariste n’hésitent pas à montrer tiraillée par des conflits internes ? Ce premier long métrage impressionnant capte le traumatisme de guerre sans aucune complaisance, et l’analyse dans ses conséquences intimes. Les souvenirs de Lilia remontent sous forme de cauchemars surréalistes et d’images pixellisées, comme filmées par un appareil de reconnaissance défectueux, cassé par l’ennemi. Ces sautes d’images tranchent avec le beau naturalisme de l’ensemble, tels des bugs invisibles aux yeux des proches. A la dévastation de Lilia, le film oppose donc une déchirure sociale, à travers le personnage du petit ami qui s’adonne à des exactions contre les Roms en tenue paramilitaire. Butterfly Vision s’impose ainsi comme le magnifique portrait d’une femme en terrain hostile, héroïne de sa propre libération, silhouette butée fuyant le statut de victime. Dans ce rôle, Rita Burkovska impose un mystère insondable, une distance presque gracieuse. Comme un papillon indestructible face aux horreurs de la guerre. TELERAMA .

La guerre encore plus monstrueuse à l’égard des femmes, elles sont la proie de toutes les perversités humaines, leur corps étant convoité pour la jouissance macabre qu’il augure chez l’ennemi. Le réalisateur ne fait pas un film partisan. Il adopte un point de vue très digne, très dépouillé jusqu’au choix d’une image sombre, sans filtre. Les examens médicaux subis sont regardés de loin, derrière un panneau, comme s’il ne fallait pas répéter l’outrage que son corps a déjà subi. Le passé monstrueux de la jeune femme resurgit par saccades, mais Marksim Nakonechniy refuse d’ostraciser les tortures qu’elle a connues (cicatrices profondes à la place des tatouages qui habillent ses bras et son dos). La suggestion est la voie la plus appropriée pour dessiner les contours de l’indignité, de l’humanité et de l’ignominie. Le réalisateur ne rajoute pas du drame au drame. Il regarde son personnage avec ses démons, ses blessures; il le tient à distance de la caméra, comme si à travers la comédienne magnifique qui incarne ce personnage brisé, il fallait encore plus de recul et de respect pour envisager les corps féminins.

Butterfly Vision est beaucoup plus qu’un film de cinéma. C’est une œuvre qui témoigne de toutes les blessures laissées par la guerre et de la difficulté, voire l’impossibilité de retrouver une existence paisible. Le nationalisme et le racisme contre les communautés Roms se mêlent à ce récit tragique, rappelant à nos consciences que la ligne du bien et du mal est de loin aisée à tracer. CLUB A VOIR A LIRE .

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Jeunesse en sursis

JEUNESSE EN SURSIS

De Kateryna Gornostai

Ukraine/ 2H02/ VOST

Titre original Stop-Zemlia (jeu enfantin ukrainien)

Ours d’argent à Berlin 

Pour son premier long métrage, la jeune réalisatrice ukrainienne Kateryna Gornostai livre une chronique lycéenne remarquable de sensibilité, un portrait de groupe dominé par les doutes et les interrogations d’où émerge un trio d’amis  inséparables, et en particulier Masha, jeune femme amoureuse et un peu perdue, 

Kateryna Gornostai a tenu à impliquer ses jeunes comédiens, issus d’un vaste casting sauvage, dans la construction de leurs personnages. En résulte un sentiment de vérité qui, par contraste, confère beaucoup de force à leurs faiblesses. 

Le sentiment amoureux, l’amitié, l’avenir, les parents, la culpabilité, la solitude, l’anxiété,  autant de sujets abordés face caméra, petites parenthèses dans le récit où la réalisatrice pose à ses personnages (et/ou à leurs interprètes) des questions intimes. Ces séquences improvisées tirent le film vers le documentaire, augmentant le récit d’une épaisseur sociologique.

Bien que tourné avant l’invasion du pays par les troupes russes, il est difficile de ne pas penser à la guerre comme terrifiant hors champ qui attend ces personnages, de ne pas penser à ces actrices et acteurs en herbe dont l’avenir s’est brusquement obscurci, renvoyant le cinéma loin de leurs préoccupations. 

 Jeunesse en sursis est le dernier film ukrainien à avoir conquis les salles de son pays avant l’invasion russe. 

Ce beau portrait de groupe est d’autant plus touchant qu’il se tient en équilibre dans un monde aujourd’hui ravagé.

 Une plongée juste et sensible dans un quotidien « en sursis ».

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Tout le monde aime Jeanne

Si l’on s’habitue à voir Blanche   Gardin au cinéma, jamais un film n’avait été autant centré sur elle, et plus encore sur l’univers de ses stand-ups. Dans son premier long-métrage, Céline Devaux explore la dépression inavouée que traverse Jeanne, confrontée à la fois au suicide de sa mère, à l’effondrement de sa vie professionnelle et à un désert affectif ; en somme, à cette crise de la quarantaine dont l’humoriste parle tant dans ses truculents spectacles. « Tout le monde aime Jeanne » : c’est selon Jean (Laurent Laffitte) ce que les garçons se racontaient au lycée. Il faudrait toutefois ajouter : tout le monde, sauf Jeanne elle-même, tant cette dernière s’autodéprécie. La dynamique psychologique du récit repose sur cette opposition structurante entre l’intériorité du personnage principal et l’extérieur, qu’il s’agisse du regard des autres (louant par exemple la beauté de Jeanne qui se juge pourtant sexuellement périmée) ou des espaces traversés. La quasi intégralité du film se déroule sous le soleil de Lisbonne, dont les aplats de couleurs vives sont valorisés par la photographie d’Olivier Boonjing, qui pousse jusqu’au bout une logique antiromantique de disjonction entre l’émotion du personnage et les paysages contemplés : pour Jeanne, sa dépression est encore plus insupportable du fait que la beauté du monde semble l’enjoindre à être heureuse.

Ce goût du contraste s’exprime notamment dans le mélange d’animation et de prises de vue réelles : les personnages et les formes créés par le dessin expriment avec fluidité la vie intérieure de la quadragénaire. Plutôt inventif, ce dispositif a cependant un revers : filmées parfois avec moins de rigueur, les séquences en live paraissent en comparaison plus fades. Leur intérêt se loge ailleurs, dans l’usage iconoclaste que le film fait de la voix off. Plutôt que de faire entendre celle de Blanche Gardin, la bande sonore est tapissée de voix étrangères qui résonnent dans la tête de Jeanne, combinant la première personne à la seconde, le tutoiement au vouvoiement. Pour transcender le malheur ordinaire des personnages, le film s’appuie sur le brio comique de ses deux acteurs principaux. Le rire se meut ici en énergie du désespoir : c’est la touche Gardin. Mais ce geste libérateur s’appuie également sur le couplage des deux registres plastiques, la simplicité enfantine des dessins de la cinéaste retournant en tendresse l’épuisement qu’éprouve Jeanne face à ses névroses. C’est la touche Devaux.

d’ après la critique de Critikat ( film presenté à la semaine de la critique à Cannes 2022)

 

 

 

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FLEE

FLEE

Jonas POHER RASMUSSEN – film d’animation Danemark 2021 1h29mn VOSTF – Scénario de Jonas Poher Rasmussen et Amin Nawabi (le protagoniste de l’histoire)89 prix dans moult festivals du monde entier, on n’essaiera même pas de commencer à les citer.

Du 31/08/22 au 20/09/22

FLEECe formidable, ce passionnant Flee prouve une fois de plus que l’animation est un merveilleux mode d’expression pour raconter la marche du monde et traduire au plus juste les comportements, et les sentiments de celles et ceux qu’elle emporte, qu’elle bouscule, souvent sans ménagement. Ces dernières années ont été riches en exemples de la force incomparable de ce qu’on n’appelle plus le « dessin animé », tant l’expression était limitative : on ne citera que Valse avec Bachir d’Ari Foldman, ou les tout récents et très remarquables Josep d’Aurel, succès bien mérité, et La Traversée de Florence Miailhe, à l’inverse injustement boudé. Autant de réussites incontestables qui créaient un univers, faisaient naître des émotions inaccessibles à des films en prises de vues réelles.
Flee du danois Jonas Poher Rasmussen s’inscrit dans la droite ligne de ces grandes réussites. Le réalisateur a demandé à son ami d’origine afghane Amin, désormais universitaire au Danemark, de se confier sur son passé : son enfance, son adolescence, la fuite de son pays natal, le long chemin qui l’a mené jusqu’en Europe. Se confier est bien le mot : il fait s’allonger Amin, sur un divan, tel un psychanalyste, pour que celui-ci, les yeux fermés, puisse se plonger dans ses souvenirs et commencer un récit qui renferme évidemment bien des souffrances enfouies.

Tout commence pourtant dans la joie et la couleur, au milieu des années 80, alors que le jeune Amin, âgé d’à peine dix ans, parcourt insouciant Kaboul, walkman sur la tête, écoutant l’incontournable Take on me du groupe norvégien A-Ha. La guerre entre les moudjahidines et le gouvernement prosoviétique a commencé depuis quelques années mais n’a pas encore affecté les habitants de la capitale. Et Amin nage dans l’amour de ses parents, de sa mère qui sait si bien lui caresser les cheveux, et dans la passion très occidentale de la pop et des films de Jean Claude Van Damme… Puis tout va s’assombrir avec l’arrestation arbitraire du père, qui a déplu au régime, et rapidement la chute de Kaboul qui pousse la famille à fuir et à s’installer dans la Russie post soviétique en plein effondrement, ravagée par la corruption et la violence de sa police. La suite raconte magnifiquement l’adolescence, le passage à l’âge adulte, la blessure de l’exil, les traumatismes inextinguibles du passé, et la découverte de l’homosexualité au sein d’une culture familiale qui ne peut l’accepter que difficilement.
Le récit d’Amin, voix entêtante et omniprésente, est bouleversant, et les possibilités quasi-infinies qu’offre l’animation en traduisent merveilleusement les changements humeur et de ton. Aux couleurs chatoyantes de l’enfance sous le soleil de Kaboul vont succéder des aplats presque abstraits de noir, blanc et de gris dans la confusion de l’exil en Russie puis lors de la tentative de fuite vers la Suède. Auxquels se mêlent, en un contrepoint génialement absurde, les archives télévisuelles souvent totalement décalées par rapport aux réalités vécues par Amin.

Les jurys de nombreux festivals du monde entier ont été enthousiasmés puisqu’ils ont décerné, fait assez incroyable, pas moins de 89 prix au film !

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Sundown

CINE CIMES                    Semaine du 22 au 27 septembre                                         

Université Populaire Sallanches-Passy

SUN DOWN

Film de Michel Franco – Mexique, France, Suède -1h23

Avec Tim Roth, Charlotte Gainsbourg,Iazua Larios…

 

 

On ne sait pas vraiment ce qu’il pense, Neil qui reste en vacances au Mexique en dépit du bon sens. Et peu à peu, l’intrigue se corse…

Est-il bête ? Souffre t-il d’un handicap? Ou bien a-t-il atteint le degré ultime du je-m’en-foutisme ?

Neil (Tim Roth, formidable d’opacité traînarde) ne fait pas particulièrement la tête, il lui arrive même de sourire. Mais il parle à peine et passe la plupart du temps à picoler, en bullant au bord d’une piscine de rêve ou sur la plage d’Acapulco ; Il est en train de se la couler douce dans un hôtel de luxe, avec ses proches, lorsque l’annonce brutale du décès d’un membre de la famille les oblige à partir d’urgence. Sauf qu’à l’aéroport Neil prétexte l’oubli de son passeport pour ne pas décoller avec eux. 

Que dissimule ce monstre apparent d’indifférence ?

Au moins deux révélations vont éclairer après coup sa décision. En partie. Une fois qu’on en sait un peu plus sur l’ectoplasme, on continue de buter sur un bloc impénétrable. Qui est aussi une page blanche, sur laquelle on peut tout projeter, y compris – c’est l’hypothèse haute – le symbole d’un homme en crise profonde, métaphysique. Neil est une sorte de mort en sursis, alors il franchit des frontières, passant notamment du monde des nantis à celui du peuple . 

Après avoir rebroussé chemin seul de l’aéroport, il s’installe un moment dans un petit hôtel bon marché, fréquente une plage bondée, fait la rencontre d’une jeune et jolie Mexicaine. On pourrait croire à une parenthèse enchantée. Rien n’est pourtant sûr ni paisible ici, la violence peut jaillir à tout moment. 

Et jusqu’au bout, Neil fascine. Comme l’homme ayant atteint le point de non retour.

Michel Franco parvient à créer du suspense, une très grande tension, grâce à son extraordinaire gestion de la durée, sa maîtrise du non-dit, construisant patiemment une sorte de puzzle existentiel, gorgé d’humour noir, et porté par la puissance d’incarnation d’un Tim Roth vraiment génial.

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Les Promesses d’Hasan

LES PROMESSES D’HASAN

De Semih Kaplanoglu

Turquie

2H27

VOST

Avant un pèlerinage à La Mecque, un couple se remet en question. Une fable imagée, aux personnages attachants, de la petitesse à l’élévation.

Dorés par le soleil qui les caresse, les champs de la campagne turque dessinent un éden infini. Le plaisir qu’il y a à contempler une terre aussi fertile est célébré dès les premiers plans de ce film fleuve. Son héros, pourtant, reste aveugle à la beauté qui l’entoure. Le visage inquiet, Hasan s’acharne au travail. Pour cet agriculteur vieillissant, tout semble menaçant : l’installation d’un pylône électrique risque de réduire sa production de tomates, celle des pommiers pourrait être trop faible sans pesticides… Mais à la chronique des vicissitudes agricoles, se substitue peu à peu une fable où ce que l’on sème et ce que l’on récolte a une valeur plus existentielle. Car Hasan se révèle très doué pour contourner les difficultés, quitte à les faire supporter aux autres. À la maison, son épouse, Emine, semble goûter à la vie plus simplement, mais accumule les billets en cachette…

Ils sont étonnants, ces personnages auxquels on s’attache malgré leurs défauts. Ils semblent sortis d’un roman. Tout en les montrant recroquevillés sur leurs intérêts, le réalisateur leur a donné de l’ampleur pour les guider vers quelque chose de plus grand qu’eux. Lorsqu’ils apprennent qu’ils vont pouvoir partir en pèlerinage à la Mecque, Hasan et Emine sont obligés d’ouvrir les yeux. Par-delà la religion et la morale, qui les obligent à un examen de conscience, c’est leur place en ce monde qui est en jeu, la vérité de ce qu’ils sont pour eux-mêmes et pour les autres. Cette nécessaire remise en question est illustrée par des scènes au symbolisme spectaculaire — un immense arbre flottant dans l’air, déraciné — qui alourdissent le film, au rythme lent. Ce sont les moments les plus simples qui disent le mieux la condition humaine, écartelée entre petitesse et élévation. Tout se joue alors dans les regards, les calculs vains comme les révélations essentielles. Jusqu’à la fin, superbe.

Frédéric Strauss. Télérama

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Varsovie 83

Du 30 juin au 5 juillet

VARSOVIE 83, UNE AFFAIRE d’ETAT

De Jan P. MATUSZYNSKI, Pologne, 2h39, VOST

avec Tomasz Zietek, Sandra Korzeniak, Jacek Braciak

Après le meurtre d’un lycéen par la police, le régime se démène pour cacher la vérité. Une immersion effrayante et intense dans la Pologne communiste.

A partir d’une histoire vraie à Varsovie le le 14 mai 1983, un lycéen, Grzegorz Przemyk, meurt après avoir été roué de coups dans un commissariat par la milice citoyenne. Sa mère est une opposante au régime, une poétesse connue pour sa proximité avec le syndicat Solidarnosc, encore actif malgré son interdiction dans la Pologne du général Jaruzelski, où été décrété la loi martiale.

Une tension constante traverse ce film qui montre avec une extraordinaire vérité les grandes manœuvres entreprises afin de cacher la vérité.

Un tableau de société passionnant et glacé se déploie. Chaque vie n’est qu’un pion qu’il s’agit de faire tomber ou de déplacer. Les stratégies pour y parvenir sont connues, menaces, chantage, mise sur écoute, faux témoignages arrachés de force. Mais l’attention méticuleuse portée à chaque rouage du mécanisme de l’injustice a une force inédite qui ouvre les yeux.

Chaque détail, les éléments de décoration, les comédiens savamment choisis, les portraits, font réapparaître une époque, le début des années 80, même dans la manière de filmer .

Extraits de la critique de Frédéric Strauss, Télérama

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Limbo

Du 9 au 14 juin

LIMBO

De Ben SHARROCK– Royaume-Uni, 1h44, VOST,

avec Amir El-Mastry, Vikash Bhai, Ola Oreibiyi, Kwabena Ansah.

 

 

Un syrien taiseux s’exile, avec d’autres réfugiés, sur une île écossaise et affronte une réalité absurde… Une fable réjouissante et poétique.

 

Comment le groupe de réfugiés a-t-il échoué là ? Le film ne le dit pas. Ils sont une bonne dizaine à avoir fui leur pays. Certains viennent du Ghana, du Nigéria, du Moyen-Orient, d’Asie. Parmi eux se détache Omar, un musicien syrien, mine taciturne et bras dans le plâtre, qui transporte avec lui son oud.

 

Il a fait sa demande pour bénéficier de l’asile et attend le courrier providentiel.

 

Dans un esprit burlesque et graphique, Limbo décrit le quotidien d’Omar et de ses camarades d’infortune : une suite de saynètes cocasses, parfois cruelles, où le laconique Omar se heurte à une réalité absurde.

 

Il est aussi un exilé de l’intérieur de lui-même. Omar est un personnage qui ne se réduit pas au statut de réfugié. Il est en quête de sa propre identité, et rongé par la culpabilité d’avoir laissé ses proches en pleine guerre.

 

Entre lâcheté et courage, espoir et désillusion, il oscille, incapable de jouer de son instrument. On imagine un formidable talent de soliste mais celui-ci reste inexprimé. Il faut attendre la toute fin pour être récompensé. Mais brièvement, sans étalage aucun, à l’image de ce film toujours guidé par la dignité.

Extraits de la critique de Jacques Morice, Télérama

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Karnawal

KARNAWAL, le carnaval en langue quechua.                                                             

De Juan Pablo Felix – Argentine – 1h30 – VOST.

Avec Alfredo Castro, Martin Lopez Lacci,  Diego Cremonesi, Monica Lairana…

Ce premier long appartient à cette catégorie de films où tout semble écrit d’avance avant de bifurquer ailleurs. Un jeune Argentin trouve dans la danse – en l’occurrence le malambo, danse folklorique des gauchos de la Pampa – un moyen de fuir un quotidien difficile entre un père sous les barreaux, une mère dépassée et l’amant de cette dernière incapable de bienveillance envers lui. Jusqu’au jour où son paternel, bandit de grand chemin, sort de prison et vient pour quelques jours retrouver les siens. Karnawal devient alors un film sur cette famille plus décomposée que recomposée, où les instants de bonheur retrouvé ne font que renforcer une tension sourde et où les scènes de danse – mises en images avec soin – ne constituent qu’une des pièces d’un puzzle subtilement orchestré dont le dénouement reste longtemps en suspens. 

Ce joli film argentin présente un premier intérêt, c’est la découverte de la deuxième danse importante d’Argentine avec le tango, le malambo. Les scènes de danse sont très impressionnantes, le malambo étant intrinsèquement spectaculaire, avec son jeu de claquette et une grande expressivité dans les torsions de cheville. Ce film mêle assez habilement différents genres (thriller, drame familial, road-movie) autour de l’histoire d’un jeune homme préparant un concours de malambo, alors que son père sortant de prison rentre à la maison. Autres intérêts : la prestation de l’immense acteur chilien Alfredo Castro, et les paysages magnifiques d’une région méconnue d’Argentine  Une belle découverte.                                                                                                      

Dans la province de Jujuy, au nord-ouest de l’Argentine, la Quebrada de Humahuaca est à la fois, par l’authenticité qu’elle a conservée, par la beauté riche en couleurs de ses paysages et de ses villages, une région touristique et, du fait de sa proximité avec la Bolivie, une région de contrebande et de trafics en tous genre entre un pays vraiment pauvre et un pays plus riche. Cabra, originaire de Abra Pampa, une petite ville de l’Altiplano argentin, est un adolescent qui pratique le Malambo à très haut niveau et il s’entraine avec des coéquipiers et en solo pour participer à une compétition de ce type de danse qui va avoir lieu à Jujuy dans la continuité du carnaval, une compétition ouvrant la porte à une qualification pour le championnat national. Afin de pouvoir acquérir la paire de bottes dont il rêvait pour améliorer son look en vue de cette compétition, il a accepté de faire un transport (et un seul) entre la Bolivie et l’Argentine, sans vraiment être conscient des risques et des conséquences. Pourtant, ces risques, ces conséquences, il était bien placé pour les connaître, son père, surnommé El Corto (Alfredo Castro) étant lui-même en prison depuis 7 ans. Ce père, Cabra le connait peu. On apprendra petit à petit que c’est un étranger, un chilien qui n’a guère de liens avec le folklore local et qui se moque complètement des dons de son fils pour le Malambo. En fait, Rosario, la mère de Cabra, a dorénavant pour compagnon un gendarme, Eusebio, qui est sur le point d’être muté dans le sud du pays. Pour Cabra, pour Rosario, pour Eusebio, les problèmes sont sur le point d’arriver, El Corto bénéficiant d’une permission de 3 jours et les entrainant dans un de ces coups louches dont il s’est fait une spécialité. 

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NITRAM

NITRAM

De Justin KURZEL – Australie – 2021 -1h50 – VOSTF –

 avec Caleb Landry Jones, Judy Davis, Essie Davis, Anthony LaPaglia… Scénario de Shaun GrantPrix d’interprétation masculine pour Caleb Landry Jones, Cannes 2021.

NITRAMApprocher l’inapprochable, raconter l’inracontable. Reconstituer pour tenter de comprendre l’histoire et le parcours de Martin « Nitram » Bryant, auteur au milieu des années 1990 de la plus importante tuerie de masse, traumatisant durablement l’Australie. En tirer in fine un plaidoyer glaçant et implacable contre la vente d’armes à feu dans un pays qui, plus encore que les États-Unis d’Amérique, s’est construit autour de ce droit inaliénable de chacun à conquérir et protéger son lopin de terre à la force du fusil.

Aux origines du « mal », un prologue suggère la fascination que les explosions et les pétards exercent sur Martin, fils unique, gamin introverti, instable, peu sociable, « différent ». Et peu enclin à discerner dans ses actes le bon du mauvais, le plaisant du répréhensible, ce qui lui vaut de passer ses années d’enfance en pension, loin du cercle familial. Celui qu’avec bien peu de bienveillance on a surnommé Nitram – improbable palindrome de Martin, qui dit assez l’in(tro)version du caractère de celui qui n’exprime jamais ses sentiments – est revenu vivre chez ses parents à l’âge presqu’adulte, ce qu’il ne sera sans doute jamais. Pas ou peu de marques d’intérêt sinon d’affection à attendre de ce côté : sa mère, accablée par la situation de son fils, s’efforce de ne pas le voir ; seul son père s’efforce maladroitement de lui témoigner un peu de compassion sinon de tendresse, en vain. Vide, atone, la silhouette d’un surfeur trop maigre, ersatz de Kurt Cobain blafard et dégingandé, Nitram promène son ennui (est-ce seulement de l’ennui ?) et sa solitude dans une bourgade pavillonnaire suburbaine, elle-même sans vie. Le salut lui vient d’une riche voisine, un peu excentrique, qui vit seule avec ses chiens et se prend d’amitié pour le garçon qui vient occasionnellement entretenir son jardin. Et dont elle pressent sous la fragilité, derrière la farouche incommunicabilité, un potentiel inattendu d’humanité. Parenthèse enchantée qui révèle le garçon à ses sentiments mais se referme tragiquement, trop vite, le laissant seul face à la nécessité de revenir, d’une façon ou d’une autre, au monde qui l’entoure, le rejette et le fait monstre.

Il n’est pas simple de se frotter au monstrueux, à l’innommable. N’excuser d’aucune façon, évidemment, le geste du tueur, mais essayer de raconter, frontalement autant que faire ce peut, un parcours individuel sans exonérer pour autant la société tout entière de sa responsabilité. Le portrait de Martin-Nitram, glaçant, est porté avec une sobriété déconcertante par Caleb Landry Jones, qui n’a pas volé son prix d’interprétation à Cannes. Le vide qui l’habite provoque alternativement la compassion, le rejet, l’inquiétude et l’effroi. On peine à reconnaître en lui les ferments d’humanité qui pourraient, même sporadiquement, susciter le minimum d’empathie nécessaire à un début d’identification. Le réalisateur Justin Kurzel retrouve là les accents passionnants et dérangeants d’Elephant de Gus van Sant ou de We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay – parmi les tentatives les plus abouties de raconter de l’intérieur la naissance de personnalités de tueurs de masse. Aucun suspense dans la résolution des conflits intérieurs et extérieurs du garçon. La mise en scène, sèche, précise, sans affects, laisse s’installer une tension sourde, implacable, qui monte en pression comme la colère mal contenue que le concentré de nitroglycérine qu’est Nitram finit, sans passion, par laisser exploser. Nous laissant dans une position inconfortable, avec plus de questions que de réponses. Mais la certitude chevillée au corps que, si Nitram n’est pas exclusivement le produit de la société dans laquelle il s’est construit, c’est elle et elle seule qui lui a donné la violence guerrière comme modèle ultime d’affirmation de soi – et en définitive a permis qu’il soit armé.

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