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Entre les vagues

ENTRE LES VAGUES.

de Anaïs Volpé- film francais – 1H39

 avec Souheila Yacoub, Déborah Lukumuena, Matthieu Longatte, Sveva Alviti, …

 Deux âmes sœurs inséparables, Alma et Margot, croquent la vie à pleines dents : elles n’en finissent pas de ne pas vouloir grandir et depuis toujours, elles veulent devenir comédiennes ; comédiennes, elles le sont déjà, elles le sont dans tous les petits jobs d’appoint qu’elles acceptent pour vivre : le tablier de serveuse, la blouse d’esthéticienne, ce sont, pour elles déjà des costumes ! L’occasion de jouer à être et à ne pas être.

Devenir actrice coûte que coûte, en faire un métier : entre deux services, les 2 amies courent les castings, espérant qu’un un jour, le vent tournera et un jour il semble qu’il tourne : Alma décroche un rôle dans une pièce de théâtre : elle y jouera le premier rôle, celui d’une jeune femme enceinte partant sur les traces de sa grand-mère italienne, immigrée à New York : clin d’œil aux déracinés, voyage dans le temps, voyage dans l’espace…le temps d’une pièce et… Margot sera sa doublure.

Et puis il y a les imprévisibles tempêtes de la vie, il en survient une et la chronique juvénile joyeusement débridée   devient mélodrame et seuls le jeu et la fiction vont sauver : ils vont permettre de se laisser ballotter par les flots, suivant le perpétuel mouvement des marées, sans toucher le fond.

Dans ce deuxième film, la réalisatrice filme Paris , ses quartiers cosmopolites, plein de vie, ses ambiances sonores, à l’image de ses deux comédiennes, dont l’énergie communicative , emporte tout sur son passage telle une tempête d humanité.

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DE NOS FRERES BLESSES

Qui se souvient de la guerre d’Algérie, l’a vécue ou subie le cas échéant, ou l’a apprise, ou encore à qui le nom de Fernand Iveton dit encore quelque chose, se retrouvera dans les plaies pas encore complétement refermées de cette période sombre de notre histoire. L’issue finale est connue du spectateur suffisamment informé, lequel trouvera donc aisément ses points de repère pour suivre le fil du scénario. Car sinon, le mode narratif intercalant fréquemment des scènes se déroulant dans un temps différent, pourrait conduire à perdre pied. Ce sera d’ailleurs certainement un écueil pour un public plus jeune qui n’aura sans doute pas appris grand-chose de la période sur les bancs de l’école. Fernand Iveton était somme toute un militant ordinaire, membre du parti communiste algérien, pas une grande figure du mouvement ouvrier, ce qui explique aussi que son souvenir se soit effacé, du moins dans l’hexagone. C’est un hommage qui est ainsi rendu à sa mémoire, mais sans grande démonstration. Condamné à mort par un tribunal militaire et lâché par le parti communiste et son journal L’Humanité, Fernand Iveton espéra jusqu’au bout sa grâce mais un certain ministre de la justice d’un gouvernement qui se disait socialiste refusa de la lui accorder et entérina son exécution sur l’échafaud : il s’appelait François Mitterand…

Le film est adapté assez librement d’un livre de Joseph Andras qui refusa le prix Goncourt qui lui fut attribué. Grâce lui soit rendue et au réalisateur Hélier Cisterne de nous transmettre cette histoire oubliée. Le réalisateur retranscrit magnifiquement l’ambiance de l’époque, de cette « guerre sans nom » – pour reprendre le titre du remarquable documentaire de Bertrand Tavernier. On évite l’hagiographie en privilégiant un point de vue extérieur sur le destin de Fernand Iveton. Le film offre plûtot qu’une thèse, la possibilité au spectateur de se faire une opinion. Le combat de Fernand était-il juste ? Ses actes étaient-ils justifiés ? Le procès était-il équitable ?

 

Télérama Jacques Morice :

Fernand Iveton, un nom, que l’Histoire avait effacé. Un héros ordinaire doublé d’un bouc-émissaire sacrifié. Son histoire s’inscrit dans le contexte de la guerre d’Algérie. En 1954, ouvrier tourneur dans une usine à Alger, ce jeune communiste ne supporte plus le sort réservé aux « indigènes » musulmans. Aux côtés de son meilleur ami, Henri, et de plusieurs autres camarades, il milite pour que les Arabes aient davantage de droits. La guerre n’est pas encore visible, le combat pour une Algérie libre tâtonne, source de divisions. Après avoir commencé à se rapprocher du FLN, Yveton décide un jour de poser une bombe dans son usine. L’attentat ne vise personne, il est consciencieusement planifié comme du sabotage, l’objectif étant de plonger la ville dans le noir. Mais la bombe est désamorcée et Iveton, arrêté.

La suite est à peine croyable : torture, procès qui vire à la mascarade dans un tribunal militaire, absence de soutien de la part de la métropole. Hélier Cisterne, le réalisateur remarqué de Vandal (2013), prend soin, pourtant, de juguler le pathos en apportant une forme d’innocence et de fraîcheur. Le film, construit en puzzle, avec une chronologie éclatée, est politique, mais c’est aussi une histoire d’amour, simple et forte, entre Fernand et Hélène, jeune mère polonaise, fière et entreprenante, qui a fui le régime stalinien. Le sujet du communisme, qui les oppose forcément au début, donne lieu à une scène de querelle à la fois véhémente et savoureuse. On y sent déjà leur attirance qui sera plus forte que l’idéologie.

Vincent Lacoste et Vicky Krieps forment un couple parfait. Dans leur rencontre au bal, dans les scènes de baignade ou de dîner avec les amis se dégage un parfum d’insouciance, qui rappelle parfois le cinéma populaire d’avant-guerre. Cette insouciance ne disparaît jamais tout à fait, même quand les événements prennent une tournure plus dangereuse. S’il est parfaitement conscient des risques encourus, Iveton manifeste, dans son idéalisme, une part d’ingénuité qui le voue sans doute à l’échec. Il n’empêche : sa bravoure et celle de son épouse, qui ne passe pas à l’action mais sait tout et a accepté, non sans tension, de rester auprès de son homme, réveillent le souvenir de ces couples humbles et unis engagés dans la Résistance.

Avec sa sobriété, sa pudeur, De nos frères blessés est poignant, tant l’injustice racontée est criante. Et en plus de faire connaître cette affaire, le flm révèle le rôle de François Mitterrand, garde des Sceaux de l’époque, qui signa l’arrêt de mort de Fernand Iveton. Lequel ne fut pas le seul dans ce cas : quarante-quatre autres condamnés furent guillotinés en un an, alors qu’il occupait ses fonctions, de 1956 à 1957.

 

 

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PLUMES

PLUMES

De Omar El Zohairy

Egypte france pays bas/ 2022/ 1H52

Avec Demyana Nassar, Samy Bassouny, Fady Mina Fawzy, Abo Sefen Nabil Wesa

Grand Prix de la Semaine de la critique au dernier Festival de Cannes, ce drôle de drame venu d’Égypte peut aussi prétendre à la palme du film le plus déroutant : le réalisateur y insère très naturellement de l’absurde au sein d’un réel miséreux. Plumes a d’ailleurs fait scandale en son pays, pour sa vision, en effet très noire, des bidonvilles du Caire.

C’est l’histoire d’une femme (Demyana Nassar, magnifiquement impénétrable) ou plutôt d’une femme de…, épouse et mère, soumise à l’autorité de son mari et de ses enfants en bas âge dans un morne appartement noirci par les fumées toxiques de l’usine dont le maître de maison est lui-même dépendant. Mais, durant la fête d’anniversaire d’un des garçonnets, un prestidigitateur transforme le père en… poule : le burlesque s’installe ainsi dans ce décor digne d’un Zola égyptien. Tandis que la fiente envahit dorénavant l’ancienne chambre conjugale, il s’agit, alors, d’une discrète émancipation féminine. D’abord obsédée à l’idée de retrouver son mari, luttant contre la bureaucratie et les arrangements proposés par un homme aux mains baladeuses, l’épouse, loin de tout cliché sur la mère courage, se pare d’une noble indifférence. Un sourire à peine perceptible, léger comme une plume, s’affiche sur son visage. Le cinéaste ose même délester sa fable d’une morale. Ou alors, on croit deviner la suivante : ce n’est pas par magie mais avec une vraie prise de conscience que le pouvoir du patriarcat peut devenir volatil.     Par Guillemette Odicino de Télérama

Interview du réalisateur Omar El Zohairy le 24 /03 par Fanny Arlandis (Télérama)

«Cette histoire a germé en moi dans mon enfance et m’a longtemps obsédé. J’ai grandi avec des parents séparés car mon père était parti vivre aux États-Unis, séduit par le rêve américain. C’était un homme passif, qui refusait la plupart du temps d’affronter la réalité et qui ne croyait pas en lui. Il est mort dans la pauvreté, acculé par la pression du capitalisme. Le personnage principal de mon film, la mère de famille, est très proche du caractère de mon père. Personne ne se soucie jamais de ces gens, on ne les remarque pas dans la rue, au même titre qu’une plume tombée sur un trottoir. Mais si on s’arrête pour observer une de ces personnes de plus près, on découvre qu’elle concentre de la douceur et une infinie beauté… comme mes personnages. La mère de famille n’a rien d’une héroïne, d’ailleurs on rit d’elle au début, puis, au fur et à mesure, on se sent de plus en plus proche d’elle.»

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ALI ET AVA

ALI et AVA

film de Clio Bernard, Grande Bretagne , 1h35

avec Adeel Akhtar, claire Rushbrook, Shaun thomas…

A priori, ils n’ont pas grand-chose en commun, à part la ville où ils habitent. Bradford ,

un décor populaire de briques et de grisaille, quelque part dans le York-shire, dans le nord de l’Angleterre. Ava, la cinquantaine, mère et grand-mère précoce à la silhouette un peu massive, au regard bleu infiniment doux et fatigué, ne vit que pour sa famille et son travail d’éducatrice dans une école.Ali,un peu plus jeune,ancien DJ,barbu hâbleur et chaleureux cache ses blessures et sa solitude (en instance de séparation,coincé avec son ex-femme à la maison) derrière l’humour et l’exubérance. Ils ne fréquentent ni le même quartier,ni le même milieu, n’ont pas les mêmes goûts musicaux, ne sont pas issus des mêmes exils (elle originaire d’Irlande et lui pakistanais). Pourtant, lorsque le hasard les réunit, la tendresse est immédiate.Peu à peu,cette drôle de solidarité instinctive, ludique et délicate évolue vers un sentiment plus fervent. Entre Ali et Ava, l’histoire d’amour n’est pas seulement singulière et attachante, portée par 2 acteurs d’une exceptionnelle sensibilité. Elle est  aussi le subtil révélateur d’un contexte social difficile, que la réalisatrice représente sans jugement ni pesanteur démonstrative, avec une humanité rare et lucide. Ou comment évoquer la dureté du monde avec une infinie douceur. L’entourage des 2 amoureux, en effet, accepte fort mal ce lien naissant. Il est question de racisme et de préjugés, de deuils, de mensonges intimes et d’anciennes douleurs, et surtout de communautés étanches.Avec un optimisme prudent,ce film subtil rebâtit des passerelles fragiles (en passant,souvent,et avec brio,par la musique et le jeu) dans une société toujours plus clivée.

Présenté à la quinzaine des réalisateurs au derniers Festival de Cannes, Ali et Ava est un petit miracle de réalisme lumineux, dont on ne peut que tomber amoureux.

Critique de Cécile Mury de Télérama

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CONTES DU HASARD ET AUTRES FANTAISIES

 

Écrit et réalisé par Ryûsuke HAMAGUCHI – Japon 2021 2h01 VOSTF – avec Kotone Furukawa, Kiyohiko Shibukawa, Katsuki Mori, Fusako Urabe, Aoba Kawai… Grand Prix du jury, Festival de Berlin 2021 • Montgolfière d’Or, Festival des 3 Continents 2021.

 

pastedGraphic.pdfCuriosité du calendrier des sorties de films, Contes du hasard et autres fantaisies a été réalisé par Ryûsuke Hamaguchi juste avant l’éblouissant Drive my car qui lui a valu une consécration critique et publique méritée l’an dernier. Les spectateurs retrouveront ici avec plaisir les motifs qui parcourent une œuvre relativement jeune et déjà frappée de fortes récurrences. À la manière d’ondes concentriques au milieu d’une surface calme, le cinéma de Hamaguchi procède par l’introduction d’un fait inattendu dans la vie sentimentale des personnages – un hasard, une étrangeté, une disparition – et s’attache à saisir les plus infimes remous qu’il engendre. Sans choc ni soubresaut, la vibration ainsi provoquée va lentement conduire les personnages dans un processus de révélation à eux-mêmes et aux autres, où la parole, entre confidence et création, tient un rôle essentiel. De film en film, la répétition de ces procédés font du cinéma d’Hamaguchi une étude toujours renouvelée et sans cesse surprenante de l’intime. Les trois contes indépendants qui composent le présent film n’ont donc rien d’un exercice de style : ils sont le cœur même d’une œuvre fascinante, tout entière placée sous le signe de la variation.

Voici donc trois récits, trois trajectoires de femmes qui ont en commun finesse d’écriture, sobriété de mise en scène et sens du romanesque.
Dans le premier mouvement, il est question d’un étrange triangle amoureux. Alors que deux amies partagent un taxi, l’une d’entre elles effeuille le jeu de séduction verbal qu’elle vient d’avoir avec un homme. Ce que la conteuse ignore, c’est qu’à mesure qu’elle détaille son histoire, son amie reconnaît un de ses anciens amours. Evidemment gênée que son amie tombe amoureuse d’un de ses ex, mais ne pouvant se résoudre à briser son idylle, la jeune femme comprend peu à peu que le plus troublant est encore de constater que la description de son amie a provoqué en elle un regain de désir enfoui pour son ancien petit ami.
Le deuxième conte est un traquenard amoureux dans lequel deux amants tendent un piège à leur ancien professeur de littérature, devenu romancier à succès. La jeune femme, sûre de ses atouts, se trouvera confrontée à un homme à la fois étonnamment rétif à ses avances et beaucoup plus joueur qu’elle ne le pensait…
Enfin le dernier segment met en scène une erreur de retrouvailles, lorsqu’une femme pense reconnaître dans la rue, à tort, une ancienne amie de lycée. Cette dernière, n’osant interrompre la joie et les confidences sitôt entamées de la fautive, s’enfonce dans un drôle de quiproquo, jusqu’à comprendre l’opportunité qu’une telle situation peut représenter pour elles deux.

On ressent dans ces trois histoires un immense plaisir de conter et une capacité surprenante à déjouer les trajectoires attendues. Les longues conversations, parfaitement écrites, qui jalonnent le film sont autant d’éloges à la puissance du verbe. Il y a dans ces portraits un travail profond sur l’identité de ces femmes, sur ce qu’elles n’ont jusque-là pas su dire et, peut-être plus encore sur ce qui ne pourra jamais être dit. Chacune se révèle tout en gardant ses mystères et c’est toute la finesse du cinéma de Ryûsuke Hamaguchi : ne pas vouloir résoudre, se contenter de caresser l’insaisissable avec une délicatesse infinie

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MONEYBOYS

MONEYBOYS 
De C.B. Yi – Taïwan – 2021 – 1H56 – VOST
 
Nous sommes en Chine et nous découvrons le tout jeune Fei qui, comme des millions d’autres Chinois de son âge, a décidé de quitter sa campagne déshéritée pour la grande ville et ses promesses. On apprend qu’il a laissé au village une mère malade, qu’il doit soutenir financièrement, et on constate qu’il a très vite compris que son corps à peine pubère était pour lui la source de revenus la plus efficace et la plus rapide. Il a un amant, Xiaolai, qui voudrait le protéger des mauvaises rencontres mais tous les deux savent que c’est un vœu pieux… Ils vivent chichement mais somme toute heureux, jusqu’à ce qu’un client, plus violent et pervers que les autres, fasse basculer leur vie…
On va retrouver Fei quelques années plus tard dans un tout autre cadre : il occupe un appartement bourgeois, tel un de ces nouveaux riches de la Chine moderne du capitalisme d’État. Fei a un protecteur, fréquente une bande d’amis exerçant pour la plupart le même métier, parfois l’un ou l’autre fait un mariage de façade, pour rassurer une famille lointaine…

Ce premier film très réussi – signé d’un jeune réalisateur chinois qui a trouvé asile en Autriche avant de devenir l’élève de Michael Haneke – nous offre une analyse sociologique très fine d’une réalité chinoise qu’on voit peu à l’écran. Inspiré par les témoignages, recueillis pendant son année d’études à Pékin, de jeunes camarades d’université contraints de se prostituer pour survivre, C.B. Yi – qui avait d’abord le projet d’un documentaire avant de se raviser par crainte de mettre en danger ses amis – filme avec un œil d’entomologiste l’hypocrisie et la violence de la société chinoise : inégalités économiques monstrueuses qui frappent sans pitié les garçons et les filles arrivant de la campagne, harcèlement souvent teinté d’homophobie de la part des policiers, duplicité des familles qui acceptent volontiers l’argent des fils prodigues tout en désapprouvant leur mode de vie (on en voit un exemple terrible dans le film lors du retour éphémère de Fei dans son village lacustre)… C.B. Yi a par ailleurs parfaitement assimilé les leçons de maître Haneke et fait preuve d’un vrai talent pour installer des ambiances différentes mais toujours d’une grande force expressive : l’atmosphère poisseuse et anxiogène de la première partie laissant place à la froideur très papier glacé de l’univers bourgeois et policé dans lequel évolue Fei devenu « riche », d’appartements cossus en boîtes de nuit glamour. Avec toujours en arrière-plan une nature chaude et luxuriante dont on a la sensation que humidité sature le cadre. Enfin il faut souligner la splendide prestation de Kai Ko (découvert en 2017 dans le beau Adieu Mandalay) qui incarne aussi bien la fragilité et la soif de vivre du tout jeune Fei débarquant dans la grande ville que son flegme désabusé quand il se rend compte, peut-être trop tard, que, malgré sa réussite matérielle, il est envahi par le remords et le vide affectif que comble mal l’arrivée d’un jeune et bel amant

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Piccolo Corpo

 PICCOLO CORPO

De Laura Samani, France, Italie, Slovénie 1h39

Avec : Celeste Cescutti, Ondina Quadri

Odyssée mystique d’une mère prête à tout pour faire baptiser son enfant mort-né. Un beau portrait dans l’Italie du début du XXème.

Le bébé de la jeune Agata est mort-né et ainsi condamné à errer dans les Limbes. On lui dit qu’elle est si jeune, qu’elle en aura d’autres mais Agata s’entête dans sa douleur. Elle refuse que son bébé mort ne soit qu’un brouillon inutile, une enveloppe vidée promise à l’oubli. L’enfant mort-né est privé d’au-delà car non baptisé, piégé pour l’éternité dans les limbes. Il existerait un endroit dans les montagnes où son bébé pourrait être ramené à la vie, le temps d’un souffle, pour être baptisé. Agata part seule avec le cadavre de son bébé dans un coffre de bois, en quête de ce sanctuaire lointain où il serait possible de ressusciter le bébé un instant pour lui donner le sacrement nécessaire. Agata entreprend ce voyage et rencontre Lynx, qui lui offre son aide. Ensemble, ils se lancent dans une aventure qui leur permettrait de se rapprocher du miracle. Ce film est à la fois une odyssée initiatique et une réflexion originale sur la solidarité aux marges de l’identité féminine.

Ce premier film de la réalisatrice italienne Laura Samani, sort des sentiers battus en suivant le parcours initiatique d’une jeune femme en 1900, mère d’une enfant mort-née. Son projet : sortir sa fille des limbes au terme d’un pèlerinage. Sujet original, à la mise en scène maîtrisée, ce très beau film augure une cinéaste à suivre.

Une même spiritualité du quotidien est perceptible dans le récent Lamb, avec Noomi Rapace. Le parcours d’Agata s’enrichit de rencontres dangereuses qui font penser à L’Homme qui rit de Hugo, la traversée des souterrains de la mine évoque Melmoth, l’homme errant de Mathurin, et la traversée de la montagne, Croc-Blanc de Jack London. Situé en 1900, le film ne cherche pas à reconstituer l’époque, il se déroule tout en extérieur.

La foi, l’épreuve, la pugnacité sont au cœur du film. La rencontre d’Agata avec Lynx, petit malfrat qui veut se ranger des voitures, donne de l’humanité à des personnages qui évoluent tout le long du récit. Elle, avec sa mission mystique, lui, avec son désir d’une nouvelle vie, cherchent une rédemption qui sera l’aboutissement du voyage

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H6

H6 

 

De l’hôpital numéro 6 de Shanghaï, on ne perçoit d’abord que le gigantisme. Des tableaux électroniques comme dans les halls d’aéroport annonçant les consultations du jour, des rangées de guichets anonymes et une foule de personnes faisant la queue dans un brouhaha indescriptible. Très loin de là, dans un village rural où rien n’a changé depuis la nuit des temps, une femme s’apprête à faire le long voyage qui va la conduire au chevet de son mari dans cet établissement flambant neuf où il a été admis après une chute. Toute la Chine est résumée dans ce contraste entre ville et campagne, entre ultramodernité et traditions confortant la vision que les Occidentaux se font de ce pays. C’est derrière cette image que nous entraîne pourtant la réalisatrice franco-chinoise Ye Ye en nous faisant partager les itinéraires individuels de cinq familles confrontées à l’adversité. Dans ce temps suspendu où l’on doit faire face à la maladie et à la possibilité de la mort d’un mari, d’une épouse, d’un frère, ou d’une enfant. Avec ses questionnements, ses angoisses, ses moments de drame mais aussi de joie. Des sentiments à la fois universels, dans lesquels chacun pourra se retrouver, mais qui dessinent en creux par leur singularité le portrait tout en délicatesse d’un pays et d’un peuple. 

  • Immergée dans cet hôpital pour les besoins du tournage d’une série, YeYea immédiatement ressenti tout le potentiel qu’il recelait. « J’ai eu l’impression de plonger littéralement dans les entrailles de mon pays, de ressentir son pouls, d’entendre son cœur battre, son corps vibrer », explique-t-elle. Dans cet hôpital, où cohabite médecine de pointe et médecine traditionnelle, les couloirs sont envahis par les familles de toutes origines sociales, parfois venues de très loin, qui attendent patiemment les heures de visite autorisées, dorment sur place, se conseillent et s’épaulent. 
  • Tout un microcosme éphémère se forme dont la réalisatrice filme à la fois le collectif et le particulier : les dilemmes moraux – quand la femme et les frères d’un paysan qui s’est cassé la colonne vertébrale doivent décider d’une opération risquée – ou encore financiers – lorsqu’un vieil homme doit se résoudre à vendre son appartement pour payer les soins de sa femme qu’il couve tendrement de ses attentions. Il est moins question pour YeYede porter un regard critique sur son pays que d’en montrer le versant intime. Celui d’une humanité confrontée à la souffrance qui se révèle avec sa pudeur, un certain fatalisme mais aussi une bonne dose d’humour et d’optimisme.
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The Souvenir Part 1 et Part 2

THE SOUVENIR PART I ET PART II

De Joanna HOGG – Grande-Bretagne-1h59 et 1h48,

avec Honor Swinton Byrne, Tom Burke, Tilda Swinton, Ariane Labed.

Joanna Hogg a grandi dans une ville du KENT. Elle travaille comme photographe pendant quelques années avant d’intégrer la National Film and Televison School dans les années 80. Elle travaille pendant 20 ans ans pour la télévision et la vidéo, avant de réaliser son premier film en 2007.

Joanna Hogg est une cinéaste de l’introspection. Ses personnages sont discrets, souvent en retrait, observent le monde autour d’eux.

En 2019, elle réalise The Souvenir, part I.

En 2022, elle sort The Souvenir II, part II.

La réalisatrice anglaise, sexagénaire, s’est inspirée de la relation amoureuse de sa jeunesse qui est devenue douloureuse. Il était séduisant, soi-disant diplomate, mais désespérément toxicomane et le dissimulant. Elle le raconte dans Part I. Ce premier film montre que formalisme et émotion vont parfois très bien ensemble : au gré des scènes et des sentiments qui les imprègnent, Joanna Hogg passe de la limpidité au baroque, oscille avec grâce entre épure et onirisme.

Le plus extraordinaire tient pourtant à la relecture des mêmes événements dans The Souvenir Part II. Nous voilà, cette fois, juste après la fin tragique de la liaison. Et l’étudiante se bat pour consacrer son premier film à cette histoire qui vient de la briser. Geste libérateur que Joanna Hogg, elle, n’a pas su faire à l’époque. Elle n’a tourné son premier long métrage que dans sa quarantaine, en 2007. On découvre donc les coulisses, au sein d’une école de cinéma, de la reconstitution du drame intime relaté dans le premier volet. Jusqu’à l’appartement étroit où la jeune héroïne habite encore, mais qui est reconstruit à l’identique dans un hangar pour les besoins de son tournage…

Le vertige est total: le cinéma vient réécrire, quarante ans plus tard, une vie qui aurait pu être toute différente. La catharsis se produit à la fois dans le passé, grâce à la fiction, et aujourd’hui, compte tenu de l’existence même de ce diptyque. Un tourbillon délicat mélange continuellement réminiscences mortifères et rêveries réparatrices. La réalité et sa représentation féerique ne font désormais plus qu’une.
                                                                                                                        D’après Louis Guichard, Télérama
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Vitalina Varela

VITALINA VARELA

Portugal-2022 -2h 04min 

De Pedro Costa 

Par Pedro Costa, Vitalina Varela 

Avec Vitalina Varela, Ventura, Manuel Tavares Almeida 

Leopard d’or et Léopard de la meilleure actrice au festival de Locarno en 2019

Celle qui donne son nom au film est une Cap-Verdienne de 55 ans. Elle est grande, hiératique. Elle reste de marbre malgré l’épreuve : elle vient de débarquer à Lisbonne pour les obsèques de son mari, dont elle était sans nouvelles depuis vingt-cinq ans. La dernière fois, il avait promis de lui envoyer un billet d’avion pour le Portugal. Elle s’installe là où il logeait, dans sa bicoque de tôle et de briques d’un quartier délabré. Des voisins, fantômes rongés par la misère, défilent pour lui présenter leurs condoléances. Elle passe en revue ce que le défunt a laissé. Des fragments d’une existence chaotique, de combines, de déglingue, de disgrâce. L’épouse repense à cette solide maison qu’ils avaient commencé à bâtir ensemble, en plein soleil, là-bas au Cap-Vert, au temps de leur jeunesse .

Le film s’inspire directement de ce que Vitalina Varela, dans son propre rôle, a vécu. Pedro Costa poursuit là son travail d’exploration et de transfiguration de la communauté lisboète issue du Cap-Vert, entamé avec En avant, jeunesse ! (2006). Du cinéma âpre, intransigeant, proche du documentaire et qui s’en éloigne en même temps pour s’élever vers l’allégorie. On baigne dans un monde d’ombres et de spectres. Le gourbi devient grotte mythologique, la veuve, une divinité. Bien vivante, la seule peut-être à avoir encore les pieds sur terre, dans ce faubourg de ténèbres, de torpeur et de courants d’air. Où tout semble partir à vau-l’eau, mais où subsistent encore quelques maigres soutiens. À l’image de ce prêtre souffreteux et à moitié fou qui aide l’infortunée à enterrer son homme dignement.

Du sentiment de déréliction à la consolation, de l’amertume à la nostalgie : plusieurs états d’âme affleurent, transcendés par un art pictural de l’image, une science du clair-obscur. Les silhouettes découpées, le noir et les tons cuivrés frappent par leur intensité. C’est une œuvre de feu et de froid, qui réclame assurément d’être vue sur grand écran. Elle n’est pas facile de prime abord, mais l’envoûtement profond qu’elle suscite vaut largement qu’on s’y attarde. Jacques Morice (Télérama)

C’est en cherchant une maison pour tourner une scène de son précédent film (Cavalo Dinheiro, 2014), que Pedro Costa a frappé à sa porte à l’automne 2013. Son mari était mort en juin ; elle habitait dans sa maison et s’est d’abord montrée méfiante, craignant une intrusion de la police. À force de visites régulières et de discussions, se sont nouées une relation et la possibilité d’un film dont elle est beaucoup plus que l’interprète principale. « Le film, c’est elle », résume le cinéaste.L’interprétation que la non-actrice offre de son propre rôle est le fruit d’un travail harassant, dont Pedro Costa avance qu’aucun acteur de profession n’aurait pu le fournir. 

Si les films de fiction ayant pour titre le nom de leur héroïne ne manquent pas, y en a-t-il déjà eu dont le nom de leur personnage-titre est également celui de leur principale interprète ? Récompensée à Locarno en 2019 par le Léopard de la meilleure actrice, la Cap-Verdienne Vitalina Varela est aussi le personnage central de Vitalina Varela, distingué à ce même festival par le Léopard d’or du meilleur film.

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