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Compartiment n°6

COMPARTIMENT N° 6

De Juho Kuosmanen- Finlande- 2021 1h47  VOST

Avec Seidi Haarla, Yuriy Borisov, Dinara Drukarova.

On ne saura jamais exactement en quelle année se déroulent les événements relatés dans Compartiment no 6, seulement qu’en ce temps-là il fallait deux bonnes journées et autant de nuits pour rallier Mourmansk en train depuis Moscou. C’est le voyage qu’a choisi le cinéaste finlandais pour son deuxième long-métrage. Il y fait monter Laura (Seidi Haarla), une jeune Finlandaise venue étudier à Moscou. Elle y mène une vie de bohème, faite de beuveries, de chansons et de poèmes.

A l’extérieur, on croit reconnaître les temps qui suivirent la désintégration de l’Union soviétique, la résilience de la bureaucratie et les premières vaguelettes du tsunami des produits de grande consommation.

A cette incertitude historique s’ajoute l’indécision d’une lumière qui semble toujours attirée par la nuit. C’est dans ce brouillard qu’avancent les deux passagers du compartiment no 6, Laura et Lioha (Yuriy Borisov), jeune homme tatoué au crâne rasé que Laura découvre déjà attablé devant un petit déjeuner de saucisse arrosé d’un alcool incolore

 Le réalisateur prend son temps pour stabiliser le registre de son film, et  le premier tiers consiste en un jeu un peu sadique à l’égard du spectateur, constamment incité à s’inquiéter pour la jeune Laura, dont l’énergie et le goût de l’aventure frisent l’inconscience, particulièrement lors d’un arrêt prolongé dans une sinistre ville perdue dans la forêt

 Compartiment no 6 est une célébration de la jeunesse, et une jolie (et parfois maladroite) subversion des clichés du film romantique. Ici, c’est la femme qui décide du tempo, c’est le garçon qui est là pour l’aider à se découvrir toute seule. Les dialogues sont parcimonieux, pourtant on pourrait écrire des pages sur les sautes d’humeur et d’émotion de Laura, tant l’actrice Seidi Haarla maîtrise son personnage. Enfin, la découverte de Mourmansk et de ses environs par gros temps ajoute une note spectaculaire à ce qui a été jusque-là un huis clos dans un train bondé.

D’après la Critique de Thomas Sotinel -le Monde

 

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Leyla Bouzid

BOUZID_Leyla_2015_NB1984  à Tunis

Tunisie

Réalisatrice, scénariste

A peine j’ ouvre les yeux (2015), Une histoire d’amour et de désir

Entretien avec Leyla Bouzid autour du film Une histoire d’amour et de désir.

  • Vous présentez le film en parlant du souhait de mettre en scène un personnage masculin timide. D’où est née cette envie ?

L.B. : « Je crois que c’est né du manque de représentation et de récits autour de ce type de personnages. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de récit d’apprentissage au masculin, ni de récit d’émancipation, comme si les hommes naissaient prêts à tout. » (suite…)

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Joachim Trier

JoachimTrierNé en 1974 à Copenhague

Norvégien

Scénariste, réalisateur

Reprise, Oslo 31 août, Thelma, Julie en 12 Chapitres

Entretien avec Joachim Trier, réalisateur 

D’où vient Julie (en 12 chapitres) ?

Joachim Trier –Mon précédent film, Thelma, se passait dans un monde et parlait de personnages qui n’appartenaient pas à ma propre vie. C’était un film de genre, avec du suspens et une dimension fantastique. Après ce film, j’ai eu envie de revenir aux fondamentaux, de traiter des idées, des personnages, des situations proches de mon vécu et du cinéma que j’ai toujours aimé. Ça a débuté presque comme une thérapie: de quoi ai-je envie de parler maintenant? J’ai passé les 40 ans, j’ai vu mes amis vivre toutes sortes de relations de couple et j’ai ressenti le désir de parler d’amour, et de l’écart entre le fantasme de la vie que nous aurions rêvé de mener et la réalité de ce que sont nos vies. (suite…)

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Nadav Lapid ( Le Genou d’Ahed )

Nadav Lapid

Né en 1975 à Tel-Aviv, Nadav Lapid étudie la philosophie à l’université de Tel-Aviv, la littérature française à Paris et le cinéma à l’école Sam Spiegel à Jérusalem. Après avoir réalisé trois courts métrages, publié un roman et travaillé comme critique littéraire puis journaliste sportif, il entre en 2008 à la Cinéfondation du festival de Cannes où il écrit le scénario de son premier long métrage.

À l’origine du film

LE GENOU D’AHED a été écrit dans un sentiment d’urgence, un sentiment qui m’a intimé d’écrire, de tout écrire, vite, jusqu’au bout. Un sentiment qui me maîtrisait plus que je ne le maîtrisais. Le film est né d’un évènement qui s’est passé en juin 2018. (suite…)

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La Voix d’Aïda

LA VOIX D’AÏDA

De Jasmila ZBANIC – Bosnie-Allemagne-1h44, VOST. Avec Jasna Duricic, Izudin Bajrovic, Boris Isakovic.

Dans les Balkans, en juillet 1995, les Serbes prennent et occupent la ville de Srebrenica, avant le massacre de 8 mille civils bosniaques, des hommes et des adolescents. Aïda, prof d’anglais bosniaque, est réquisitionnée comme interprète par l’ONU auprès d’un contingent néerlandais de la force de protection des Nations Unies. La réalisatrice bosniaque a inventé ce personnage pour développer un point de vue inhabituel de ces évènements. Le film se veut néanmoins fidèle à un nombre conséquent de faits attestés. Mais l’horreur reste hors-champ et rien n’annonce l’innommable. Chargée de faire passer les consignes et de rassurer la foule, clairvoyante, Aïda est à la fois neutre et impliquée car sa famille est bientôt enfermée comme des milliers d’autres dans ce camp de base qui menace de se transformer en piège. La Voix d’Aïda révèle une responsabilité multiple et n’exonère personne.

Données historiques

7-13 juillet 1995

Massacre de Srebrenica

Le point culminant de l’horreur dans la guerre de Bosnie est atteint à Srebrenica, une ville de 20 000 habitants majoritairement musulmane, enclavée dans une région orthodoxe, à l’est de la Bosnie-Herzégovine.

La prise de la ville par les Serbes débouche entre les 7 et 13 juillet 1995 sur le massacre de plusieurs milliers d’hommes et d’adolescents.

Dès le début de la guerre de Bosnie, Srebrenica a fait l’objet de nombreuses attaques de part et d’autre.

Pour assurer la sécurité des civils, l’ONU a déployé 400 à 600 Casques bleus français et néerlandais autour de la ville, sous le commandement du général français Philippe Morillon. En mars 1993, celui-ci n’hésite pas à monter sur un char et haranguer les habitants en vue de les rassurer : « Nous ne vous abandonnerons pas ! ».

Mais le général français, malgré ou à cause de cela, est extradé le 12 juillet 1993 et remplacé par le général belge Francis Briquemont.

La pression serbe sur la ville s’accroît à la mi-1995, cela en dépit des frappes aériennes de l’OTAN.

Le général Bernard Janvier, qui commande les forces de l’ONU dans l’ex-Yougoslavie (FORPRONU), considère que la ville est indéfendable et émet publiquement le vœu que ses hommes soient évacués.

Les Serbes qui assiègent Srebrenica le prennent au mot. Ils prennent en otages les Casque bleus et menacent de les exposer aux bombes de l’OTAN. Les représentants de l’ONU négocient leur libération en contrepartie de l’arrêt des frappes aériennes.

Là-dessus, le 7 juillet 1995, les Serbes prennent d’assaut la ville avec à leur tête Ratko Mladic.

Cet ancien officier yougoslave commande depuis 1993 l’armée serbe de Bosnie. Charismatique et brutal, il a déjà dirigé le siège de Sarajevo en pratiquant délibérément la terreur. Sa propre fille, Anna, une étudiante en médecine, ne l’a pas supporté et s’est donnée la mort en 1994, à 23 ans (Ce suicide et de nombreux autres illustrent le caractère pathologique des principaux acteurs de la guerre de Bosnie).

Défaillance de l’ONU

À Srebrenica, les Casques bleus néerlandais, réduits au statut d’observateurs, réclament en vain la reprise des frappes aériennes.

Sous leurs yeux, les Serbes rassemblent la population de la ville et mettent de côté les hommes de plus de 15 ans.

Les femmes et les enfants sont évacués en autocars ou à pied vers les zones à majorité musulmane.

Les hommes et les adolescents sont quant à eux entraînés vers les forêts environnantes sous prétexte d’évacuation.

Pendant les jours suivants, les Serbes vont les massacrer à l’arme lourde, au bord de fosses communes, au vu et au su de l’OTAN, qui multiplie les vols d’observation au-dessus de la région. On recensera plus tard près de 8 000 victimes.

Le 13 juillet 1995, les Casques bleus néerlandais sont à leur tour évacués. Pendant plusieurs jours, sur ordre, ils tairont les horreurs auxquelles ils ont assisté et la vérité des massacres.

Source : https://www.herodote.net/7_13_juillet_1995-evenement-19950707.php

Pour aller plus loin :

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/729076/massacre-srebrenica-bosnie-anniversaire-20-ans

https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/le-massacre-de-srebrenica-11-16-juillet-1995.html

Massacre de Srebrenica — Wikipédia

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Une histoire d’amour et de désir

UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE DÉSIR 

De Leyla BOUZID – France-1h42, Avec Sami Outalbali, Zbeida Belhajamor, Aurélia Petit.

Pour certains, le chemin vers la jouissance n’est pas une ligne droite, mais un sentier sombre et sinueux envahi de ronces et de mauvaises herbes. Ce pourrait être là le sujet du deuxième long-métrage de Leyla Bouzid (« A peine j’ouvre les yeux », 2015), née à Tunis en 1984, formée à la Sorbonne et à la Fémis, qui offre une nouvelle variation sur le thème de l’éducation sentimentale. Un jeune homme découvre l’amour et le désir en même temps, au même endroit, et doit donc inventer des voies inédites pour accorder l’essence spirituelle de l’un avec la flamme corporelle de l’autre. Motif classique du roman de formation que la réalisatrice a la bonne idée, ici, de refondre dans la culture arabe que ses jeunes personnages, tous deux originaires du Maghreb, ont en partage.

Ahmed (Sami Outalbali) sort de la cité où il a grandi en banlieue parisienne, auprès de ses parents exilés d’Algérie, pour suivre des études de lettres à la Sorbonne. Il y fait la rencontre de Farah (Zbeida Belhajamor), étudiante fraîchement débarquée de Tunis. Une chance : elle est inscrite au même cours de littérature comparée que lui, consacré cette année à la poésie arabe séculaire, qui n’avait pas froid aux yeux en matière d’érotisme. Le corpus constitue donc, de fait, un parfait terrain de rapprochement pour les tourtereaux. Mais à chaque opportunité, Ahmed freine des quatre sabots, temporise, esquive. Pudeur excessive ? Vœu de chasteté ? Œil normatif de la cité qui veille sur lui ? A l’image des poètes qu’il étudie, le jeune homme a surtout tendance à sublimer ses émois, comme à idéaliser l’élue de son cœur : tout en lui passe par la tête. Reste à trouver le chemin du geste, vecteur de l’expression du désir, et donc du passage à l’acte.

D’un tel récit amoureux, c’est l’esprit de rétention qui fait tout l’intérêt, en ce qu’il désavoue l’hédonisme en vogue, pour renouer avec la tradition classique de la temporisation. Se réfréner, pour le héros, est tout à la fois de l’ordre de l’offense (faisant ainsi subir une rebuffade à la sensualité de Farah) que le chemin ardu d’une morale enseignée par la littérature (attendre, c’est décupler le plaisir). Tout dépend alors du caractère contingent ou choisi que recouvre cette attente, basculant, c’est selon, dans la frigidité du peine-à-jouir, ou la promesse d’une jouissance supérieure.

Tradition classique, certes, mais dont Leyla Bouzid se plaît à renverser les rôles : ici, c’est le garçon qui retarde le moment de se donner, tandis que la jeune femme, conquérante, désire activement et en fait clairement état. Pour filmer ce désir contenu, la réalisatrice opte judicieusement pour une mise en scène pondérée, sans effusion, qui respecte l’intégrité des corps, le resitue dans l’environnement (de la cité-dortoir aux rues du Quartier latin), sauf quand il s’agit d’approcher les visages. De la silhouette au gros plan, c’est une subtile sarabande du désir qui se joue, une valse-hésitation où les corps en tension s’aimantent en même temps qu’ils se tiennent en respect.

Mathieu Macheret, Le Monde
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Julie en 12 Chapîtres

Julie (en 12 chapîtres)

De Joachim Trier

Norvège / 2021/ 2H08/ VOST

Avec Renate Reinsve (Prix d’interprétation féminine Cannes 2021), Anders Danielsen Lie, Herbert Nordrum

Telerama ( Jacques Morice) : Allant et grâce poétique. Ce sont les qualités premières de cette comédie romantique, où l’on perçoit quelques accents du cinéma de Woody Allen, mais aussi une forme littéraire toute européenne. La Julie du titre est dépeinte à travers douze chapitres, comme dans un roman. Douze moments qui englobent plusieurs années de son existence, autour de la trentaine surtout. Dans un prologue ne manquant pas de saveur, on apprend que la demoiselle était dans sa jeunesse une étudiante brillante, qu’elle a fait des études de médecine puis, insatisfaite, a changé de branche, en voulant devenir psychologue. Avant de changer à nouveau pour se lancer dans la photographie, avec le soutien de sa mère, étonnée mais compréhensive. Une pointe d’ironie filtre, bien sûr, laissant deviner une Julie versatile. Une touche-à-tout qui papillonne, ne sachant pas exactement ce qu’elle veut.

C’est à la fois vrai et faux. Les facettes de Julie sont multiples. Joachim Trier fait d’elle un portrait psychologique et sentimental subtil, à travers ses activités professionnelles, ses liens de famille. À travers, surtout, deux histoires d’amour successives. La première avec Aksel, un auteur de bande dessinée reconnu, esprit libre et iconoclaste plus âgé qu’elle (le formidable Anders Danielsen Lie, révélé dans Oslo, 31 août) ; la seconde, avec Eivind, un grand gaillard doux et protecteur (Herbert Nordrum, un faux air d’Adam Driver), qui quitte pour elle sa compagne, une écologiste à la fois rigoriste et autocentrée. Le film est parfois mordant, proche de la satire sociologique. En faisant de son héroïne un possible emblème de sa génération, Joachim Trier explore aussi l’écart qui la sépare de ceux qui, comme Aksel et lui-même, n’ont pas grandi avec le numérique. Qui sont donc attachés à la culture matérialisée, mais aussi à l’idée d’un art amoral, pas facilement compatible avec le dogmatisme de certaines positions néoféministes

Toujours captivant et fluide, piquant et tendre, Julie (en 12 chapitres) bascule dans son dernier tiers, offrant soudain une partition nettement plus grave. Le film s’avère alors particulièrement poignant. Pour autant, Joachim Trier(réalisateur aussi de Oslo, 31 aout) se refuse à toute noirceur, préférant se tourner du côté d’une sagesse qui n’a rien de mièvre. Bien malin qui peut dire à la fin si le trajet de Julie aboutit à une forme d’échec. Ou à l’épanouissement discret et neuf d’un dandysme au féminin.

Première (Gael Gohlen) Ca pourrait être caricatural, lénifiant ou arrogant, répétitif. C’est au contraire drôle, lumineux et touchant. Mais pourquoi ça fonctionne ? Comment ce cinéaste qu’on associait à un art austère, dur comme le métal et froid comme l’Aquavit, finit-il par faire fondre le spectateur ? La réponse se trouve à la fin du film. Julie se conclue sur une chanson, une des plus belles mélodies du monde : la version anglaise de Agua de Março, Waters of March chantée par Art Garfunkel. Au Brésil, les « eaux de mars » annoncent la fin de l’été et le début de l’automne. Au fond, il y a du Amélie Poulain dans cette Julie, un peu d’Ally McBeal aussi, cette impertinence rieuse, ce second degré truqueur et cette poésie joyeuse de la mélancolie qui l’inscrivent à côté de ses deux aînées dans le panthéon des grandes héroïnes ciné-série. Evidemment, tout cela ne serait rien s’il n’y avait pas quelqu’un pour lui donner corps. Renate Reinsve, inconnue jusqu’ici, est phénoménale : elle apporte ce qu’il faut d’aspérité, de spontanéité et de vitalité au délire de Trie

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Le Genou d’Ahed

LE GENOU D’AHED                                                   

De Nadav Lapid – France/Allemagne/Israël – 2021 – 1h40                                       Avec : Avshalom Pollak, Nur Fibak

Le réalisateur du brillant « Synonymes » n’a pas manqué ses débuts dans la compétition cannoise, d’où il est reparti auréolé d’un PRIX DU JURY. Du grand cinéma autobiographique et très politique où il règle allègrement ses comptes avec son pays. Jamais il n’avait paru aussi en colère et désespéré. Et jamais sa mise en scène n’avait semblé à ce point à la fois libre et maitrisée.

Le héros de son nouveau film n’a pas de nom mais une initiale, Y. Cinéaste engagé, Nadav Lapid est en plein casting de son nouveau film intitulé Le Genou d’Ahed, centré sur cette jeune Palestinienne de 16 ans (Ahed Tamini) qui a défrayé la chronique en 2018 le jour où un groupe de soldats israéliens a tenté de rentrer chez elle, dans un petit village de Cisjordanie au cœur des territoires dits occupés. Sa réaction spontanée fut de gifler l’un d’eux, ce qui lui a valu une peine de prison de neuf mois et de devenir un symbole. Pour les Palestiniens elle est une héroïne. Pour le pouvoir israélien, elle est une terroriste. Le réalisateur a rebondi sur une déclaration d’un député israélien qui avait estimé qu’il aurait fallu lui tirer dessus, au moins dans le genou, pour qu’elle soit définitivement assignée à résidence. Mais, en parallèle,  Y a accepté une invitation à venir présenter son long métrage précédent dans un petit village situé au sud d’Israël, dans le désert d’Areva où il est accueilli par l’organisatrice de l’évènement. Cette dernière est une fonctionnaire du ministère de la Culture tout acquise à sa cause et au charme de laquelle il ne semble pas insensible, jusqu’à ce qu’elle lui demande de remplir un questionnaire pour qu’il coche les sujets qu’il abordera. Elle lui fait bien comprendre qu’il faudra rester dans les clous : la goutte d’eau pour un homme au bord de la crise de nerfs, de surcroit en deuil de sa mère (et coscénariste) qui vient tout juste de mourir, et vent debout contre son pays qui, pour lui,  piétine en permanence les règles les plus élémentaires de liberté.

Dès lors, le film devient un cri de rage. Sur le fond comme sur la forme. Comme cette tirade hallucinante d’Y (interprété magistralement par le très impressionnant Avshalom Pollak, danseur, chorégraphe et metteur en scène, qui trouve ici son premier grand rôle sur grand écran) sur l’Etat Juif : « Nationaliste et raciste qui abrutit ses citoyens en les maintenant dans l’ignorance et où chaque génération engendre une génération pire encore ». Lapid traduit physiquement par sa mise en image le bouillonnement intérieur et l’explosivité soudain incontrôlable d’Y. Le geste de cinéma est fort car jamais contraint par tel ou tel producteur qui lui aurait suggéré de réduire ça et là la voilure de l’indignation. Un défi relevé par le réalisateur : traduire en image une haine, celle qui le bouffe face au recul de la démocratie en Israël. Du cinéma vécu comme un sport de combat, récompensé du Prix du Jury dans le palmarès cannois.

–  D’après les critiques de PREMIEREpar Thierry Cheze –

 

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Les amours d’Anais

Les Amours d’Anaïs
Film français de Charline Bourgeois-Taquet 

2021/ Durée 1H38
Avec  Anais Demousitier, Valeria Bruni Tedeschi, Denis Podalydes

Telerama : Anaïs est un tourbillon. Malgré les épreuves, elle court après le bonheur, l’amour… et la femme de son amant. Le délicieux portrait d’un feu follet. « Vous êtes qui, Anaïs ? » : l’interrogation claque au milieu du film, posée fermement par Valeria Bruni Tedeschi à la jeune femme qui lui fait face. Simple comme bonjour, cette question. Mais d’une pertinence, d’une justesse imparables compte tenu de ce qu’on a vu, jusque-là, de ladite Anaïs (Demoustier, irrésistible) : une agitation permanente, un mouvement perpétuel, un tourbillon de paroles contradictoires et d’actes à l’avenant. Bien que pressée, elle arrive en retard à tous ses rendez-vous — avec la propriétaire de son appartement à qui elle doit des mois de loyer, ou avec son ex-amoureux, dont elle refusait de partager le sommeil et le quotidien. Et puis elle se sauve, court vers le moment suivant, le coup de cœur d’après… Portrait d’un feu follet, qui donne sa forme enlevée à ce premier long métrage de Charline Bourgeois-Tacquet, tout en élans et ellipses, salué à la Semaine de la critique du Festival de Cannes.

Le bleu du miroir : Le premier long-métrage de Charline Bourgeois-Tacquet possède des allures de comédie musicale. Et si Anaïs Demoustier, parfaite interprète du personnage, ne danse pas, c’est tout comme. Traversant Paris, à pied ou à vélo, sans paraître toucher le sol. Elle est l’héroïne d’un film auquel elle dicte son rythme, inspire sa musique. L’allegro, bientôt, passera en mode moderato. Par la grâce d’un emballement amoureux à l’issue duquel l’éternelle adolescente aura appris à grandir. Récit initiatique d’humeur joyeuse, Les Amours d’Anaïs mène sa course dans l’univers aisé et littéraire parisien de Saint-Germain-des-Prés, où la jeune fille, inscrite à la Sorbonne, prépare une thèse sur l’écriture de la passion au XVIIe siècle. La réalisatrice connaît bien ce milieu, pour y avoir évolué, en tant qu’étudiante d’abord puis employée dans une maison d’édition. Elle en restitue l’esprit hédoniste et mondain avec l’ironie qui sied aux beaux esprits dégagés de tout souci d’argent. Anaïs n’a pas le sou, mais elle fait partie du cercle et goûte à ses plaisirs….

Le monde : Le film, assez gai dans sa première partie, acquiert de la gravité dans la deuxième, se confrontant à un sujet fort sérieux, n’est-il pas ?, à savoir l’amour avec un A majuscule. L’actrice est parfaite dans un rôle qui lui sied et elle est encore meilleure quand elle a du répondant face à elle, soit une Valérie Bruni-Tedeschi sage et sobre (débarrassée d’une certaine tendance à l’hystérie, elle est excellente) et un Bruno Podalydès égal à lui-même mais un peu sacrifié au duo féminin. Dans ce portrait d’une jeune femme qui se cherche mais penche pour le plaisir et le désir, Les amours d’Anaïs s’éloigne vite du triangle amoureux sans perdre de son charme éthéré

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La nuit des Rois

LA NUIT DES ROIS

film de philippe Lacôte-1h33

France / Côte d’ivoire / Canada / Senegal – 2021

 

avec Bakary Koné, Steve Tientcheu, Digbeu jean cyrille…

C’est d’avantage à une version des Contes des 1001 nuits que fait penser cette chronique violente de la lutte pour le pouvoir au sein d’une sinistre maison d’arrêt et de correction d’Abidjan. Avec la Nuit des Rois, le cinéaste avait envie d’observer la société ivoirienne par le prisme de la plus grande prison du pays, la MACA (qu’a connu sa mère),le temps d’une nuit de fin de règne et de renversement des pouvoirs (la côte d’ivoire engluée par la question de la succession à la tête du pouvoir).

Barbe-Noire, chef des détenus, pour instaurer son autorité vacillante, réactive une tradition ancestrale: à la prochaine lune rouge, un prisonnier devra raconter une histoire toute la nuit sous peine d’être massacré; le malheureux élu, rebaptisé Roman va relater ou inventer la splendeur et les misères de Zama king, chef d’un gang pendant la guerre civile. A la manière du récit qui part de faits documentés pour les transformer en légende, le film entremêle avec brio le réalisme, le mythe et la magie.La puissance des mots agit comme une  libération pour ses codétenus qui prennent le relai de son récit dans des chants proches de la transe .Dans ce film il y a une expression du monde imaginaire africain qui implique des visions et hallucinations tout en oscillant librement entre le réalisme et le surnaturel.La théâtralité de certaines scènes est indissociable d’une puissante mise en scène de cinéma.Philippe Lacôte joue des contrastes entre le dedans (noirceur de la nuit carcérale)et le dehors(couleurs éclatantes à l’extérieur); entre le style quasiment documentaire des séquences de prison filmées caméra à l’épaule et la réalisation à la fois plus ample(large caméra en mouvement)et plus posée des flash-back sur Zama King: envoûtement garanti! Prix du rayonnement Cinemania (maîtrise de l’image et du son, performances d’acteurs, pouvoir des histoires qu’on se raconte).

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