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JE SUIS UN SOLDAT

Je suis un soldat 1De Laurent Larivière – France, Belgique – 2015 – 1h37
Avec Louise Bourgoin, Jean-Hugues Anglade, Anne Benoit, Angelo Bison, Laurent Capelluto, Nina Meurisse, Nathanaël Maïni, Thomas Scimeca…
Comment parler des dommages collatéraux de la crise sans enfoncer des portes ouvertes ? Ce premier long métrage de Laurent Larivière se distingue par la pertinence de son thème : la honte. Il évite l’écueil en plongeant son héroïne, jeune chômeuse de 30 ans obligée de retourner vivre chez sa mère, dans un univers singulier. A défaut de toute perspective professionnelle, c’est au chenil de son oncle qu’elle se retrouve, corvéable à merci. Ce chenil saturé d’aboiements, imprégné par la crasse et les maladies, on découvre peu à peu qu’il est la plaque tournante d’un trafic d’animaux importés clandestinement des pays de l’Est. Larivière fait donc de la famille, habituel cocon protecteur, le lieu de l’ambivalence, à l’intérieur duquel il raconte tout à la fois une descente aux enfers et une possible rédemption. Ce film noir tendu et âpre revient surtout à la source du cinéma de genre : cette ambition de raconter une époque malade. Et au cœur de la violence qui domine ce récit, Louise Bourgoin épate par son intensité de chaque instant, sans jamais forcer le trait. Son plus grand rôle. Sa plus belle interprétation.

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LA VIE TRÈS PRIVÉE DE MONSIEUR SIM

La vie très privée de Monsieur Sim 1De Michel Leclerc – France – 2015 – 1H42
Avec Jean-Pierre Bacri, Mathieu Amalric, Valéria Golino…
Monsieur Sim n’a aucun intérêt. C’est du moins ce qu’il pense de lui-même. Sa femme l’a quitté, son boulot l’a quitté et lorsqu’il part voir son père au fin fond de l’Italie, celui-ci ne prend même pas la peine de déjeuner avec lui. C’est alors qu’il reçoit une proposition inattendue : traverser la France pour vendre des brosses à dents qui vont « révolutionner l’hygiène bucco-dentaire ». Il en profite pour revoir les visages de son enfance, son premier amour, ainsi que sa fille et faire d’étonnantes découvertes qui vont le révéler à lui -même. Maxwell Sim est un loser de quarante-huit ans voué à l’échec dès sa naissance (qui ne fut pas désirée) ; poursuivi par l’échec à l’âge adulte, il s’accepte tel qu’il est, et trouve une certaine satisfaction de son état. La vie très privée de Monsieur Sim est inspirée du roman du même nom de Jonathan Coe. Michel Leclerc explique avoir lu le livre au moment où il traversait une période difficile de deuil et de remise en question.

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LES COWBOYS

Les cowboys 1De Thomas Bidegain – France – 2015 – 1h45
Avec François Damiens, Finnegan Oldfield, Agathe Dronne, Ellora Torchia, John C. Reilly…
En 1994, dans l’Ain, des fans de l’Ouest américain se rassemblent pour une fête. Mais Kelly, 16 ans, s’enfuit avec un islamiste radical qui rêve de djihad. Son père et son frère partent à sa recherche. Entre la Belgique et le Moyen-Orient, leur quête durera plus de quinze ans. Comme dans un western, les deux hommes affrontent personnellement la situation avec audace. Une œuvre romanesque ambitieuse, ample et tendue qui embrasse avec intensité deux destins de limiers perdus dans un terrifiant labyrinthe.

Critique

Thomas Bidegain passe enfin à la réalisation de son premier film. Connu pour ses scénarios très exigeants, notamment pour Jacques Audiard et récompensé par une Palme d’or lors du dernier festival de Cannes avec Deephan, l’auteur nous propose un long métrage d’une immense richesse.
Le personnage du père, remarquablement interprété par un François Damiens totalement habité, traumatisé et obsessionnel, mène l’histoire vers une quête qui durera des années. Cette recherche qui se transmet sur une autre génération fait naitre du sens au sein d’une famille dont les codes sociaux avaient explosé depuis le drame. (…)
Le père transmet donc son obsession et son intransigeance à son fils (remarquable Finnegan Oldfield) qui finira par faire entièrement tourner sa vie autour de la recherche de sa sœur, passant de pays en pays dangereux, entre humanitaire, enquête personnelle, rapprochement avec les services internationaux et prise de risque inconsidérée.
L’histoire passe ainsi de communautés en communautés, des européens au monde arabe et perse mal perçu par nos concitoyens. Les deux héros naviguent ainsi dans les milieux des trafiquants, des salafistes et des négociateurs sans perdre de vue leur but initial. Comme si le besoin de recréer le groupe d’antan, celui de la famille, prenait le dessus sur tout le reste.
Le cheminement sur la durée voit passer successivement les attentats meurtriers du 11 septembre, de Londres et de Madrid, ceux d’Al-Qaida, entité fantomatique qui plane au-dessus de la famille et que l’on approchera au Pakistan lors de la deuxième partie du film. Ces événements sont vécus par le fils comme autant d’explosions et de rappels de la rage à la fois personnelle et mondiale. (…)
Ce long métrage ambitieux et complexe se révèle être une pépite sur bien des domaines : le sujet, le jeu des comédiens, le développement de l’histoire (rarement vu en France sur un tel sujet), mais aussi sa mise en image, encore proche de celle d’Audiard, ce qui est très loin d’être le pire des défauts. Cette réussite visuelle est même une grande surprise tant Bidegain restait encore dans l’ombre de l’immense metteur en scène français. La réalisation est sèche et sensible à la fois, ménageant ses effets de surprise, créant des séquences remarquables, à la lisière de l’onirisme dans certains passages. Tous les personnages secondaires sont brillamment créés, du moindre syrien, aux passeurs, sans oublier l’inquiétant négociateur américain campé par un John C. Reilly que l’on retiendra longtemps
De la petite histoire familiale à un drame géopolitique, Thomas Bidegain ramène les réflexions sur le supposé choc des civilisations. A l’heure d’un Daech qui prend concrètement ses marques au Moyen Orient, le film pose des questions essentielles sur les communautés et sur les incompréhensions codées entre celles-ci. Plus qu’important, il s’agît d’un long métrage essentiel et limpide qui pose un regard acéré sur notre temps.
Extraits de la critique d’Écran large

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TAJ MAHAL

Taj Mahal 1De Nicolas Saada – Fance, Belgique – 2015 – 1h31
Avec Stacy Martin, Louis-Do de L’Encquesaing, Gina McKee…
Le film est inspiré par l’attaque en 2008 du Taj Mahal Palace à Bombay, par des islamistes pakistanais – qui a fait 195 morts. Le réalisateur a interrogé une jeune fille rescapée, nièce d’un de ses amis. Louise a 18 ans, son père est nommé à Bombay et, en attendant une installation définitive, ils logent au Taj Mahal Palace. Un soir les parents sortent dîner. Louise reste seule dans cette suite paradisiaque. Soudain l’attaque et la voilà plongée dans un chaos de sensations tout au long de cette nuit de claustration, incrédulité, sidération, terreur et solitude devant des forces qui la dépassent. Film exigeant, radical qui évite les débats stériles et caricaturaux.

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Vers l’autre rive

Vers l'autre rive 2De Kiyoshi Kurosawa – France, Japon – 2015 – 2h07 – VOST
Avec Eri Fukatsu, Tadanobu Asano…
Trois ans après sa mort, un homme revient chez lui pour emmener sa femme dans un curieux périple, entre lune de miel et tournée d’adieu. C’est un voyage dans un Japon des montagnes et des villages, pour rencontrer des amis d’antan, parfois morts eux aussi. Entre conscient et inconscient, c’est un grand film de maturité, une bouleversante réflexion existentielle, et aussi une douceur de vivre insoupçonnée. La logique des rêves est superbement restituée par cette alternance de moments suaves et de brusques accès de noirceur. Le cinéaste, qui ne s’éloigne jamais de sa femme, donne aussi sa vision du couple soudé par un lien irrévocable, transcendant et charnel. Arrivé à la soixantaine, Kurosawa réussit son premier film d’amour.
Prix de la mise en scène “Un certain regard” Cannes 2015

Critique

Vers l’autre rive se présente comme un récit initiatique saisissant le mystère de la mort cohabitant avec la vie, et réciproquement le mystère même de celle-ci. « L’amour est fort comme la mort », selon la belle formule du Cantique des Cantiques : Kurosawa livre un film cosmique où s’exprime un rapport au monde entier, autant abstrait que sensible.
Mizuki est une jeune veuve professeur de piano que l’on suit dans son quotidien, quand elle voit surgir, alors qu’elle prépare des petits beignets traditionnels, son défunt mari au cœur même de son salon. La mise en scène de l’apparition/disparition de Yusuke est superbe : la caméra de Kurosawa, comme la virtuosité des raccords du montage, suscite le trouble et l’étrangeté par ses cadrages, surcadrages, décadrages. Une des spécificités de ce maître du cadre consiste dans le découpage qui fait coexister les vivants et les morts par le recours à une frontière oblique et le jeu de positions des personnages dans le champ. Nous ne saurons jamais si la présence de Yusuke est tangible ou rêvée, Kurosawa, par un procédé gigogne, multipliant les réveils de Mizuki. Mais il ne s’agit pas tant de savoir qui est un revenant, qui ne l’est pas, l’incertitude planant sur tout un chacun. Dès le seuil du film, Mizuki, revêtue de vêtements pâles, se fond dans les décors (littéralement, les toiles de fond), alors que Yusuke est doté de couleurs vives (son manteau orangé) : le vivant, menacé de mort, et la mort, attirée par la vie, coexistent.
Cette coexistence, Kurosawa nous donne encore de la saisir aussi bien dans la fusion que dans la surimpression : que ce soit dans les noces figurées à l’écran par l’ultime – et unique – étreinte sexuelle entre les époux, ou dans la perception de couches subtiles mêlant les êtres. Lorsque à la fin les amants sont l’un derrière l’autre, face à la rive, et avant que Yusuke ne disparaisse, ils sont réunis par les teintes bleues de leur vêtement (le haut bleu de Yusuke et le bas bleu de Mizuki), tout en se fondant peu à peu à la manière de surimpressions précisément, entre transparence et opacité.

Autre critique

Un homme mort rentre à la maison, alerte et élégant. Il a juste oublié de retirer ses chaussures, lui fait remarquer sa veuve encore jeune, comme lui. L’apparition, bien que surnaturelle et inquiétante, impose vite son évidence : ceux qui ont perdu quelqu’un ne s’attendent-ils pas secrètement, et tout le temps, à son retour ? Le mot « fantôme » a la même étymologie que « fantasme ». Autant dire « désir ». La veuve n’avait pas remplacé son homme, disparu trois ans plus tôt. A l’initiative du revenant, les époux partent pour un curieux périple, entre lune de miel et tournée d’adieux.

C’est un voyage dans le Japon des montagnes et des villages, et dans le passé du défunt. Là où, avant de s’établir dentiste en ville, il avait gagné sa vie en distribuant des journaux ou en préparant des raviolis. Les amis d’antan qui accueillent le couple sont parfois morts, eux aussi. Parfois même, ils l’ignorent. A chaque étape, c’est une ancienne possibilité d’avenir qui resurgit, mais aussi des fautes à réparer. Et une douceur de vivre insoupçonnée, qu’il serait bon de prolonger indéfiniment, à deux, cette fois… La logique des rêves est superbement restituée par cette alternance de moments suaves et de brusques accès de noirceur. La précipitation soudaine des événements ajoute au trouble : il faut se dépêcher d’attraper tel train ou tel car qui mène à la prochaine halte de cette vie en condensé, en accéléré…

Mais si le film brille dans la zone frontalière entre la réalité et l’inconscient, il impressionne aussi par l’entre-deux qu’il suggère entre la vie et la mort. Kiyoshi Kurosawa s’est fait connaître il y a une quinzaine d’années avec des thrillers tels que Cure ou Kaïro, qui mettaient déjà en scène des spectres, mais avant tout horrifiques. Sans rupture radicale, Vers l’autre rive apparaît comme un grand film de maturité, où la familiarité ancienne du cinéaste avec les fantômes l’amène à une bouleversante réflexion existentielle. Le dialogue éphémère entre les vivants et les défunts, imprégné ici de shintoïsme, permet un bilan, moral, spirituel, peut-être une réconciliation.

Le cinéaste, qui ne s’éloigne jamais de sa femme, même pour rencontrer la presse, donne aussi, dans ce mélodrame onirique, sa vision du couple : une entité en proie aux non-dits, mais soudée par un lien irrévocable, quasi transcendant dont l’origine est pourtant une attraction charnelle. Une des plus belles scènes montre, parmi les joies rendues à la veuve, le corps désirant de son époux, jusque-là évanescent. Son abandon voluptueux, imprévisible, est le signe ultime de sa présence avant la grande séparation… Arrivé à la soixantaine, Kurosawa réussit son premier film d’amour.
Louis Guichard – Télérama

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Mia Madre

Mia madre 2De Nanni Moretti – Italie, France – 2015 – 1h47 – VOST
Avec Margherita Buy, John Turturro, Giulia Lazzarini…
Une cinéaste (jouée par Margherita Buy) est en pleine crise créative et personnelle. Mia Madre, le nouveau film de Nanni Moretti, pourrait bien être un autoportrait masqué du « splendide sexagénaire » qu’est aujourd’hui l’auteur de La Chambre du fils : les doutes d’un créateur prisonnier de son image de grand sage, réputé mieux comprendre que quiconque le pays autour de lui, alors que sa vie privée serait aussi chaotique que celle de tout le monde… On dit ça, mais on n’a encore rien vu !
Sélection officielle Cannes 2015

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Par accident

Par accident 1De Camille Fontaine – France – 2015 – 1h24
Avec Hafsia Herzi, Emilie Dequenne, Mounir Margoum…
Premier film de Camille Fontaine dont la principale qualité donne à voir une réalité sociale fouillée. Amara jeune algérienne installée dans le sud de la France avec son mari et sa fillette, renverse, par accident, un piéton qui tombe dans le coma. Une condamnation ruinerait leur avenir, sans le témoignage opportun d’Angélique, extravagant électron libre. Rencontre improbable de cette française délurée et de ce couple d’immigrés, intégré, voire moderne. Véritable thriller, filmé avec acuité et habileté : le bien, le mal, l’amitié… Cette situation inédite à l’écran est servie par des comédiens talentueux, duo de femmes sous le regard lumineux de Mounir Marçoum en mari bienveillant. Drame solaire.

Critique

Amra, une jeune Algérienne installée avec son mari et sa fillette dans le sud de la France, doit une fière chandelle à Angélique, une bimbo extravertie et sans attaches. Petit à petit, la paranoïa s’installe, grandit : et si cette amie qui lui veut du bien était dangereuse ?… Pour son premier film, Camille Fontaine s’essaie au thriller psychologique. A l’exception de la toute fin, forcée, elle ménage la tension grâce à son regard acéré sur la dualité féminine et son habileté à suggérer une menace sourde — réelle ou non. Mais la plus belle qualité du film est sociale : filmer une Française potentiellement dérangeante pour un couple d’immigrés moderne et intégré. Une situation inédite à l’écran, traitée comme une évidence. Entre la subtile Hafsia Herzi et Emilie Dequenne, dans un grand numéro d’héroïne de Brian De Palma des Bouches-du-Rhône, un acteur s’impose, lumineux en mari bienveillant : Mounir Margoum.
Guillemette Odicino – Télérama

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Asphalte

Asphalte 2De Samuel Benchetrit – France – 2015 – 1h40
Avec Isabelle Huppert , Thierry Gimenez , Gustave Kervern …
On est quelque part en France, dans une barre HLM noyée sous la grisaille. L’ascenseur tombe en panne… et le film décolle vers le loufoque et le burlesque à travers 3 rencontres improbables. La solitude est le point de départ de tous les personnages, chaque histoire est la naissance d’un lien: l’astronaute américain et la vieille dame maghrébine qui fait le couscous, l’actrice oubliée et son voisin de palier, l’infirmière et le patient amoureux en fauteuil…Pour une fois la banlieue n’est pas synonyme de violence et de haine, et une vérité bienfaisante émane de ce portrait en déséquilibre.

Critique

S’inspirant partiellement de deux nouvelles de son propre recueil Les Chroniques de l’asphalte, Samuel Benchetrit entrecroise ici trois histoires dans et autour du même immeuble de banlieue parisienne – trois histoires de rencontres et d’apprivoisement : entre un handicapé mal à l’aise avec la vie en société et une infirmière de nuit esseulée, un ado désinvolte et une actrice sur le retour, une mère d’origine kabyle et un astronaute américain atterri dans le coin par erreur. Le tout forme un film à sketches dont le montage parallèle tente de faire un film choral sur la cohabitation entre les hommes, où de l’ensemble des voix particulières se dégagerait une expression commune. On reconnaît les contours du spleen, des difficultés de rapport à l’autre et à soi, de l’envie de se réinventer… Soit des sentiments et des notions assez généraux et vagues pour intriguer par les promesses qu’ils formulent, mais qui ne génèrent qu’un intérêt fugace. Le film et l’ambiance douce-amère qu’il entretient ne nous atteignent que superficiellement : la loufoquerie, l’ironie, la neurasthénie et la sérénité cherchent à susciter le rire et la pitié, mais n’impliquent le regard qu’à distance.

À cela n’est pas étrangère une certaine affectation de la mise en scène qui, avec son artisanat du dialogue et la retenue de ses cadres fixes au format 1.33 (choisis semble-t-il en fonction de l’exiguïté des décors), fait mine d’un point de vue conciliant l’attention posée aux fêlures humaines (gestes et paroles) et la volonté d’en tirer posément les dimensions burlesque et poétique. Or, il manque quelque chose pour que la démarche touche vraiment : un rapport sincère et affirmé au monde qu’il filme, à ses personnages fêlés, plutôt qu’une raideur de conteur cherchant sa contenance. En l’état, cette posture de cinéaste ne nous laisse qu’observer de loin les personnages et les situations comme on observerait un petit monde qui se voudrait un reflet du nôtre, mais qui paraît plutôt isolé dedans.

Petite musique

Il faut dire aussi que chacun des trois récits pris séparément se révèle assez inconsistant. L’un rame pour arriver à l’essentiel (un homme ment gentiment et pathétiquement pour séduire une femme, et finira par sortir de sa coquille) dont sa vision s’arrête au gentil et au pathétique. Un autre ne tient guère que sur un jeu d’acteur délicieusement décalé (avouons-le : on a un faible pour Isabelle Huppert en vieille ex-star à la ramasse) et sur une vague célébration cinéphile (on y passe un extrait de La Dentellière, déguisé en noir et blanc et sous un autre titre). Et le dernier agite un contexte géopolitique actuel (les relations tendues entre l’Amérique et le monde arabe) en arrière-plan d’un face-à-face où, au-delà d’une certaine cocasserie convenue, il ne se passe à peu près rien.

Non seulement le film entier ne semble jamais vouloir dépasser son horizon de sentiments consensuels facilement acquis, mais il s’apparente finalement à un tour de passe-passe pour donner une illusion d’épaisseur à un trio de courts métrages qui n’en méritent pas tant – l’« épaisseur » étant aussi assimilée à l’homogénéité. L’entrecroisement des récits par le montage parallèle tente ce camouflage, et Benchetrit en rajoute un peu, comme avec ce son mystérieux que tout le monde entend et qui serait comme une petite musique courant à travers la cité. Quand on y pense, la petite musique résonne comme prenant part à l’affectation de discrétion et de retenue d’un conteur observant ses contemporains derrière la vitrine qu’il a dressée entre eux et nous.
Critikat

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LE FILS DE SAUL

La fils de Saul 2De Laszlo Nemes – Hongrie – 1h47 – VOST
Avec Geza RÖhrig, Levente Molnar, Urs Rechn, Todd Charmont…
Ambition et rigueur, voilà pour les caractéristiques évidentes de ce premier long métrage. Audace également, il en fallait pour s’attaquer au sujet de la Shoah, et une sacrée confiance en soi, l’enjeu étant de trouver une forme nouvelle qui permette de raconter l’horreur aux jeunes générations. Laszlo Nemes, jeune cinéaste hongrois, a choisi en effet de restituer le quotidien d’un des Sonderkommandos d’Auschwitz. Un choix saisissant, périlleux, d’autant que le film est une fiction relatant un parcours exemplaire: celui de Saul, un des prisonniers, qui dans un ultime sursaut, décide de donner une sépulture à son fils…
Grand Prix du Jury Cannes 2015

Critique Utopia du 21/10/15

Impressionnant tour de force d’un réalisateur hongrois de 38 ans qui signe là son premier film, Le Fils de Saul nous plonge au cœur du chaos, nous place dans les pas de Saul Auslander, un Juif hongrois interné en 1944 à Auschwitz et recruté immédiatement, de force évidemment, pour faire partie des Sonderkommando choisis par les SS parmi les déportés les plus jeunes et qui avaient pour terrible mission de réceptionner, souvent dès la descente du train, les malheureux, hommes, femmes, enfants qui ne se savaient pas encore condamnés. Les Sonderkommando devaient ensuite nettoyer les lieux de l’horreur.
Au cœur de cette inhumanité absolue, implacablement montrée dès la première séquence, un événement terrible va réveiller en Saul Auslander sa dignité. Parmi les dizaines de cadavres qu’il s’apprête à charrier vers les fours, il découvre un enfant encore vivant et Saul croit reconnaître en lui son fils. Son unique objectif va être désormais d’extraire le corps du garçon pour le sauver du four crématoire, lui donner une sépulture et un enterrement décents.
Le scénario est inspiré des témoignages des sonderkommando rassemblés postérieurement dans un recueil, « Des voix sous la cendre » qui avaient été cachés dans des bouteilles enfouies à proximité des fours crématoires et dont l’immense majorité des auteurs furent exécutés avant la libération des camps.
Laszlo Nemes, qui fut l’assistant du grand Bela Tarr (Les Harmonies Weckmeister, Le Cheval de Turin), a pris ce matériau à bras le corps et le porte à l’écran à travers une mise en scène fiévreuse, chaotique, mais sans ostentation indécente, utilisant la pellicule 35 mm pour donner à ses images un côté brut, refusant coûte que coûte que son film puisse être perçu comme esthétisant. Il montre l’horreur sans montrer la mort elle-même, la cantonnant dans un hors champ ou un flou qui suffisent à glacer le sang. Il oppose l’implacable efficacité de la machine nazie, nourrie par le renoncement de beaucoup, au courage obstiné et suicidaire d’un seul homme et redonne ce faisant une dignité à ces forçats au destin abominable, honnis de tous.
Grand prix du jury au Festival de Cannes 2015

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Critikat

Il sera difficile de reprocher à László Nemes un manque d’ambition pour ce premier long métrage sélectionné en compétition à Cannes et récompensé par le Grand prix. Ceci tant du point de vue du sujet que de la forme – et avec un tel propos il ne pouvait pas se passer de réfléchir à ces aspects formels. Le Fils de Saul se déploie comme un flux dans le chaos infernal d’Auschwitz-Birkenau en octobre 1944, lorsque les convois de Juifs hongrois étaient inlassablement déversés pour être anéantis dans des crématoires tellement remplis ras-la-gueule que des fosses attenantes bouillonnantes de graisses humaines furent improvisées. László Nemes choisit un aiguillon pour traverser ces événements ; Saul, membre du Sonderkommando, reconnaît son fils sous les traits d’un jeune garçon qui pousse encore miraculeusement quelques râles après l’action du Zyklon B dans la chambre à gaz. (suite…)

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Life

Life 2De Anton Corbijn – USA – 1h51 – VOST
Avec Robert Pattinson, Dane DeHaan, Ben Kingsley, Joel Edgerton…
James Dean est mort il y a 60 ans. Life est le récit de sa rencontre avec le photographe Dennis Stock, qui nous a laissé ces emblématiques clichés de l’acteur, que nous avons tous vus. Stock, chasseur de vedettes complexé, mal dans sa peau se persuade que James Dean est la chance de sa vie. Il voit en lui la matière d’un reportage photos pour le prestigieux magazine Life. Le film fait brillamment le portrait des deux hommes, l’un en costume strict, incapable de légèreté, dévoré par son travail, l’autre incarnant l’Amerique « cool », le charme et vivant totalement dans le présent. Le cinéaste néerlandais se passionne pour la relation étrange qui lie un photographe et son modèle.


Life

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