Philippe Lacôte ( La Nuit des Rois )

Né en 1969 à Abidjan

Franco-Ivoirien

Producteur, réalisateur

Pourquoi la MACA ?

Philippe Lacôte a choisi de situer l’intrigue des Rois de la nuit au sein de la prison de la MACA (la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan). Il s’agit de l’unique prison de la ville de Côte d’Ivoire et de l’un des établissements pénitentiaires les plus surpeuplés d’Afrique de l’Ouest. Le réalisateur l’a découverte quand il était enfant et y allait régulièrement parce que sa mère, opposante politique, y a été enfermée pendant un an par le régime de Houphouët-Boigny. Il se souvient :

« J’allais une fois par semaine la voir en prenant un taxi collectif qui longeait la forêt. Il n’y a pas de parloir individuel, donc les visiteurs sont au milieu de prisonniers qui circulent librement dans une grande salle. Cela me permettait d’observer les comportements, d’écouter la langue de la prison, de regarder certains détails. J’avais l’impression d’être à la cour d’un ancien royaume, avec ses princes et ses laquais. Je garde encore des souvenirs très vifs de certaines voix, certaines images. »
« C’est cette atmosphère que j’ai eu envie de prolonger dans La Nuit des Rois. Par ailleurs, pour diverses autres raisons, la prison est quelque chose qui est très proche de moi : des frères y sont allés, j’ai animé des ciné-clubs dans différentes prisons pendant plusieurs années en France. C’est un univers que j’ai appris à ne plus fantasmer, que je commence à connaître. Donc j’avais envie de donner un regard de l’intérieur, de montrer comment la prison fonctionne comme une société à part entière. »

Authenticité maximale

Pour le film, la prison a été construite dans des bâtiments de la ville coloniale de Grand-Bassam, qui se trouve à environ une heure d’Abidjan sur la côte. Toutes les images sur les murs viennent de fresques vues dans de vraies prisons à travers l’Afrique. Même la phrase « Si Dieu dit Oui, personne ne peut dire Non », qui entame la narration du personnage principal, vient d’une prison en Sierra Leone. « L’idée de destin sous-tend chacun de mes personnages. Comme un fil invisible qui guide leur vie. Mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de libre-arbitre. En acceptant son destin, Roman trouve la force de se libérer par les mots et de se révéler en conteur », précise Philippe Lacôte.

Un rituel réel

Choisir un prisonnier et l’obliger à raconter des histoires toutes les nuits est une pratique qui existe au sein de la MACA. Mais elle n’est pas aussi extrême que dans le film comme l’explique Philippe Lacôte : « J’ai rajouté la dimension dramatique de la mort. C’est un ami d’enfance sorti de la MACA qui m’a raconté cette histoire. Du coup, cela a réveillé mes souvenirs d’enfance de cette prison et a été le déclencheur du scénario et du personnage de Roman. Je voulais que la prison soit plus qu’un simple lieu de narration. Je voulais que l’histoire de Zama soit vécue et incarnée par les prisonniers. »

Les gangs des « microbes »

L’histoire que raconte Roman, celle de Zama King, du gang des microbes, est un reflet de la violence de la société ivoirienne. Le personnage a réellement existé, c’était un chef de gang très cruel. En 2015, il a été lynché et brûlé par la population à cause de tous ses crimes. Philippe Lacôte raconte : « Les gangs des « microbes », âgés de 8 à 17 ans, sont une réalité, hélas, des quartiers populaires d’Abidjan. J’ai toujours été intéressé par les personnages en marge de la société. Vous ne trouverez jamais de personnage dans mes films qui soit confronté au fait de payer un loyer ou de trouver un emploi. Souvent, ils n’ont même pas de nom. La Côte d’Ivoire est en crise depuis 20 ans, politiquement et socialement. Ce qui m’intéressait, c’était la façon dont le souvenir de la violence affecte encore notre société. »

Immersion en prison

L’objectif principal de Philippe Lacôte était de plonger complètement le spectateur dans l’univers carcéral. Il explique : « Et pour cela, il ne fallait pas que cela fasse filmé. Avec mon chef opérateur Tobie Marier Robitaille, nous avons opté pour une écriture presque documentaire, une caméra à l’épaule qui a laissé une grande liberté de mouvements à ces acteurs énergiques. En même temps, cet espace réel est fracturé sans cesse par des flash-back qui sont filmés en steadicam dans des grands espaces. L’écriture filmique de La Nuit des Rois est constituée de ces deux pôles. »

Agression

Philippe Lacôte a été victime d’une agression à la machette par un gang de « microbes » durant la post-production du film. « C’est comme si la fiction de La Nuit des Rois s’était déplacée dans ma réalité », confie le metteur en scène.

Côté casting

Le casting s’est déroulé sur deux années, pendant lesquelles Philippe Lacôte a sillonné les différents quartiers populaires d’Abidjan. Il se rappelle : « Je voulais aller vers la performance, donc une partie du casting est composée de danseurs, de chanteurs, d’acrobates, de contorsionnistes et de pratiquants d’arts martiaux. Nous avons auditionné dans les écoles de danse. Au total, quarante jeunes ont été retenus. Pour la plupart, ce ne sont pas des acteurs professionnels, comme Bakary Koné qui tient le rôle principal. Nous avons par la suite travaillé en atelier pendant deux mois. Ce qui fait que les mouvements des danseurs, les positionnements des acteurs dans l’arène de narration étaient intégrés avant le tournage. (…) Aux côtés de ces comédiens « bruts », il y a des acteurs professionnels comme Rasmané Ouédraogo, Issaka Sawadogo, Steve Tientcheu. Il y a aussi la participation de Denis Lavant dans le rôle de Silence. Et puis un quart des figurants sont aussi d’anciens prisonniers. »

D’après Allociné

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