Pendant plus de trente ans, Shu Qi aura incarné l’un des visages les plus admirés du cinéma asiatique, principalement pour ses rôles évoluant entre cinéma d’auteur, d’art martial chinois et d’actions. Actrice fétiche de Hou Hsiao-hsien, il l’encourage à écrire l’histoire qu’elle connaissait le mieux, un scénario nourri à près de 70% de son propre vécu, Girl relève jamais de l’autobiographie mais de la transformation d’une mémoire intime en réflexion plus vaste sur les violences invisibles qui traversent les familles et se transmettent d’une génération de femmes à l’autre.
Ce qui distingue sa démarche, c’est son refus obstiné du spectaculaire et du doloris. Shu Qi choisit le plus souvent le hors champ. Les coups, les humiliations, les possibles attouchements ne deviennent jamais des images-chocs. Ils se manifestent autrement, différemment. Dans une porte qui se ferme, un silence inhabituel, une peur qui précède l’arrivée d’un adulte, un corps qui se crispe avant même qu’il ne soit touché. Cette pudeur n’édulcore absolument rien, mais elle restitue le point de vue de l’enfant, incapable de nommer ce qu’elle ressent – mais qui comprend déjà que quelque chose d’irréversible est en train de s’inscrire en elle. Enfin, elle opte pour une approche sensorielle, préférant filmer les conséquences psychiques de la violence plutôt que sa représentation.
Girl ne raconte pas seulement une enfance maltraitée. Il montre comment un système patriarcal organise la circulation de la violence jusque dans les liens les plus intimes. Les hommes y occupent l’espace par la domination physique ou symbolique, tandis que les femmes, elles mêmes façonnées par leurs propres traumatisme, peinent à protéger leurs filles sans leur transmettre malgré elles leurs blessures. Shu Qi refuse toute simplification. Personne n’est réduit à une fonction dramatique. Mais l’évitement de la mère dit autant son impuissance que son amour. Derrière le portrait d’une famille dysfonctionnelle se dessine alors une réflexion plus profonde sur les héritages invisibles et sur cette manière qu’ont les violences de coloniser les corps bien après les faits.
La mise en scène, profondément influencée par Hou Hsiao-hsien sans jamais verser dans l’imitation, épouse constamment le regard de Hsiao-lee. Les adultes débordent souvent du cadre, les évènements nous échappent autant qu’à elle, les rares instants de lumière dans l’amitié qui l’unit à Li-li, comme si l’enfance persistait malgré tout à inventer des refuges. En refusant le misérabilisme comme la démonstration, Shu Qi signe un premier film d’une immense délicatesse, qui ne cherche pas tant à montrer la violence qu’à comprendre la trace qu’elle laisse dans celles qui grandissent sous emprise. Et c’est précisément dans cette confiance à l’intelligence des spectateurs que naît l’émotion la plus durable.
Critique de Le Bleu du Miroir.
