Yohan Manca (Mes Frères et Moi)

Comédien, réalisateur

Mes Frères et Moi

Entretien avec Yohan Manca, réalisateur

 

Quelle est la genèse de Mes frères et moi

C’est la libre adaptation d’une pièce de théâtre Pourquoi mes frères et moi, on est parti… de Hédi Tillette de Clermont Tonnerre, que j’avais montée et jouée à l’âge de 17 ans. Il s’agissait de quatre monologues dits par quatre frères. Il y avait notamment le thème de la rencontre d’un personnage avec l’art alors que rien ne le prédestinait à ça. Cette idée correspondait avec ce que je vivais alors.

Est-ce la seule part autobiographique du film ?

J’ai mis énormément de souvenirs personnels dans ce film, de ma jeunesse, de mon enfance. Comme les quatre frères de mon histoire, je viens de quartiers populaires, au sud de la Seine-et-Marne et à Pantin.

Je suis également d’origine méditerranéenne, espagnole par ma mère, italienne par mon père. Je voulais traiter ces origines-là, cette immigration du bassin méditerranéen.

Comment vouliez-vous restituer visuellement la vie de ces quartiers populaires ? 

Loin de l’image véhiculée par les chaînes d’infos en continu qui ne traitent ces territoires que comme des lieux dangereux, peuplés de voyous. Mon approche n’était pas non plus documentaire, comme l’ont très bien exprimé des cinéastes tels Abdellatif Kechiche ou Tony Gatlif. Mon parti pris était de montrer ce qu’il y a de beau et de romanesque dans ces territoires-là. Donc il n’était pas question de filmer à l’épaule et en numérique, afin d’éviter de donner une sensation de tournage en urgence au cœur d’un endroit qu’on montre en permanence hostile, voire en guerre. J’ai opté pour une caméra sur pied, un point de vue doux, affirmé, et j’ai utilisé la chaleur de la lumière du sud, restituée par la pellicule, le 16 millimètres. Ça rend, à mon sens, tout beaucoup plus solaire et poétique.

A quoi pensiez-vous en filmant ces lieux qui semblent inspirants et filmés sans aucun fatalisme ? 

Je pensais au cinéma que j’adore, le cinéma italien de Federico Fellini, qui a montré les banlieues, les périphéries, de manière souvent sublime, élevée, alors que le contexte social était si dur et noir. Les nuits de Cabiria par exemple montre un Rome étrange, dans la zone. C’est beau et cruel. Je pensais aussi à Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola, pour cette manière sans foi ni loi de vivre la misère absolue, le bidonville atroce, et pourtant il y a de la grande beauté. La pellicule rend pour moi l’image universelle. Ça draine l’idée de quelque chose qui imprime de façon organique, atemporelle, une histoire. C’est pour ça aussi que dans Mes frères et moi, il n’y a pas de téléphone portable, pas de technologie actuelle qui date un film. Personne ne communique, ni ne parle via des réseaux sociaux. Je voulais concentrer toute l’attention du spectateur sur un sujet éternel : l’art qui nous sauve.

Est-ce pour cette même raison d’universalité, qu’on ne sait jamais exactement où se déroule Mes frères et moi ?

J’ai fait sciemment le choix de ne jamais nommer le lieu de mon histoire, car il est important que cela puisse se passer n’importe où. Les personnages principaux n’ont pas d’accent ou très peu. L’idée est qu’il ne faut rien ancrer de reconnaissable, de typique. Je ne recherche pas le pittoresque. Je cherchais l’universalité, afin que le film soit assimilable à n’importe quelle banlieue du monde. Il se trouve que mes héros sont d’origines maghrébine par leur mère et italienne par leur père, parce que j’avais envie de faire jouer ces acteurs-là. Les personnages de Mo ou Abel auraient pu s’appeler Marco, ou Nino, et être nés à Naples. Moi, dans la rue, on me prend un jour pour un maghrébin, le lendemain un pakistanais ou un argentin. Les origines de mes personnages ne sont pas un sujet. On a tous une ou des origines, et de plus en plus on viendra “d’ailleurs”. Il était très important dans ce film, et c’est une volonté très personnelle, de faire vivre cette multiculture-là. Je la trouve belle. Elle est porteuse d’un vrai espoir aussi.

Quelle est votre interprétation du titre du film ?

Dans Mes frères et moi, il y a cette notion des frères du jeune héros, qui n’ont rien à voir avec lui, mais qui ont en commun un amour fraternel très fort.

Comment avez-vous travaillé la caractérisation des quatre frères ? Ils sont tous très distincts dans leur tempérament, qu’ils soient moraux ou physiques. 

J’avais envie en les distinguant les uns des autres, de parler de ce que j’observe dans ma propre famille et dans les familles qui m’entourent, comment on peut être du même sang et réagir si différemment. Et puis aussi, au risque de paraître mégalomane et légèrement schizophrène, de parler des différentes facettes de ma personnalité à différents âges : enfant, ado, jeune adulte etc. Le côté dragueur un peu lourd, le côté agressif pour rien qu’on a un moment dans sa jeunesse, parce qu’on a l’impression qu’on est devenu un homme ; ou le côté un peu bourru, plein de certitudes. Bon, j’exagère tous les traits évidemment.

“Bourru plein de certitudes”, c’est le caractère de l’aîné de la fratrie…

Jean-Louis Trintignant dit qu’il est vraiment dangereux d’avoir des certitudes. Je suis complètement d’accord avec ça. Le grand frère, Abel (joué par Dali Benssalah) est en effet pétri de certitudes, tout en développant une fragile sensibilité et évidemment beaucoup d’amour. Il a des certitudes pour ne pas s’écrouler, mais ses certitudes le dévorent aussi. Difficile pour lui de s’en départir, car c’est ce qu’attendent par ailleurs les autres frères de lui. Il incarne une sorte de figure paternelle. Pour cela, pendant le tournage, on avait décidé avec Dali qu’il en ferait un peu trop. Son personnage se dit : “j’ai les épaules”, alors qu’en fait il n’a ni l’âge, ni la force, ni l’expérience pour jouer les patriarches. C’est peut-être l’un des personnages les plus complexes, malgré cette simplicité apparente. Dali Benssalah, que j’avais vu dans un clip de The Blaze qui s’appelait Territory, dégage juste ce qu’il faut entre la carrure un peu droite qui fait “homme” et une expression furtive de son visage qui laisse entrevoir toute sa vulnérabilité. Du coup, on ne peut pas prévoir comment il va agir.

Mo, le second frère, est sur une énergie très différente…

Mo est le plus torturé, le plus poète des frères. Il est aussi celui qui possède le plus de sensibilité artistique avec Nour, mais surtout il sait manier l’humour pour dédramatiser en permanence chaque situation. Il est très moderne. Il a une virtuosité qui fait du bien. J’ai écrit le rôle pour Sofian Khammes, qui jouait déjà dans mes courts-métrages., C’est un acteur de génie. Il sait tout faire. Dans le film il incarne avec légèreté le côté fanfaron à l’italienne de son personnage. Il s’affranchit de tout ce que l’on peut penser de lui, “emporte” les autres grâce à son énergie sans complexe et il le fait tout en gardant pour lui une sorte de profond chagrin secret. Sa nature lui permet de rire de tout et de provoquer l’hilarité alors que la situation est d’une tristesse totale.

Le troisième frère, Hédi, est la part incontrôlable du film… 

Hédi est un personnage sauvage, avec des humeurs ingérables dans ce qu’il y a même de plus débile, mais aussi de plus bouleversant quand on vit dans ces quartiers sans aucune perspective. C’est un personnage qui ressent profondément et exprime inconsciemment la notion de perdition, qui va parfois jusqu’à la pure haine, le pur défi sacrificiel sans aucun sens, face au danger ou aux autorités. Moncef Farfar, dont c’est le premier rôle au cinéma, a très bien compris tout ça, et incarne ce personnage de façon très animale, sans aucune volonté de vouloir ou devoir s’expliquer.

Il reste Nour, le plus jeune des frères, et le héros du film. Comment se distingue-t-il de ses trois aînés ? 

Au départ la question s’est posée de savoir s’il fallait que je cherche un jeune chanteur qui pouvait devenir acteur, ou un jeune acteur que l’on doublerait si jamais il ne parvenait pas à chanter. J’ai finalement opté pour caster avant tout un acteur et il se trouve que Maël Rouin-Berrandou, qui interprète Nour, possédait sans le savoir quasiment l’oreille absolue. Il a pu ainsi se former au chant avec Dominique Moaty, professeur de chant, spécialiste de la mue pour les voix des pré-adolescents. Nour est un personnage particulier car il passe les trois quarts de son temps à regarder, c’est à la fois un témoin qui réfléchit intelligemment et un observateur. Il me fallait un jeune acteur qui soit immédiatement “une nature”, une personnalité qui raconte beaucoup sans trop bouger, et par ailleurs qui n’a ni peurs, ni complexes, quelqu’un qui se révèle sans hésitation. Pendant le casting que j’ai fait, j’ai demandé aux jeunes comédiens de m’inventer une histoire. Et j’ai tout de suite vu que Maël était très à l’aise avec ce côté petit menteur. Il est parti dans un récit pas possible de promenade en quad dans le désert avec son père, qui le laisse seul avec une bouteille d’eau, à la rencontre de touaregs et d’un .Maël exprimait tout cela en étant vif et très drôle. Nour, c’était lui !

Pourquoi ce thème de la vocation artistique d’un très jeune personnage était-il si important ? 

Mon père est vendeur de manèges, et moi aussi je voulais exercer un métier dans la vente, j’aime parler aux gens et je voulais faire de l’argent, être dans cette dynamique ! J’ai obtenu un B.E.P. vente-action marchande. Et à la même période, j’ai “rencontré” le théâtre grâce à un professeur de français. Ça a été ma porte d’entrée vers l’art. Je me suis retrouvé devant le même choix que le jeune héros du film, Nour, celui d’embrasser une carrière artistique alors que son atavisme le destine à tout autre chose.

Nour et la musique, c’est quoi pour vous ?

J’aime bien ce que j’appelle les fossiles familiaux, les secrets qui trainent, ce qui est mystérieux dans les familles. Par exemple j’ai appris tard que mon grand-père jouait de la guitare. Cela a changé l’idée que je m’en faisais. Savoir que nos racines sont aussi faites de parents qui avaient une sensibilité artistique, ce n’est pas anodin. L’idée des vestiges du passé s’est ainsi imposée quand j’ai écrit le scénario. Nour a lui aussi une histoire familiale et musicale, il en est empreint et il veut lui rendre hommage en même temps. C’est une histoire musicale et géographique : son père était italien et chantait à sa mère des airs italiens afin de lui montrer aussi sans doute qu’il aurait pu être un grand ténor. Ce sentiment artistique que Nour reprend à son compte, c’est aussi une façon pour moi d’évoquer ces membres de nos familles qui portaient en eux une vocation non accomplie, et donc certainement une frustration. Cela peut aussi pousser Nour à aller plus loin, et peut-être jusqu’au bout, là où son père n’a pas su ou pu aller.

Pourquoi avoir choisi l’opéra comme discipline artistique du film ? 

Par coup de foudre, d’abord, pour un air d’opéra issu de L’élixir d’amour de Gaetano Donizetti : Una Furtiva Lagrima, et grâce à ma rencontre ensuite, il y a quelques années, avec la comédienne Judith Chemla, qui joue Sarah, la professeure de chant du film. Quand j’ai entendu Judith chanter La Traviata, moi qui ne connaissais rien à l’opéra, je suis devenu amoureux de cet art musical. L’opéra s’est imposé comme choix idéal et fascinant pour être l’objet de la vocation de Nour. Le théâtre avait quelque chose de trop suranné. Le cinéma, ça ne tranchait pas assez avec l’univers de Nour. La danse était déjà le sujet de Billy Elliot de Stephen Daldry. Donc, l’opéra ! Je me suis dit que ce serait extraordinaire de rapprocher l’art qu’on peut croire le plus élitiste des quartiers les plus populaires. J’ai senti que j’étais sur une piste intéressante quand un producteur à qui je parlais de mon projet m’a répondu : “l’opéra, c’est exogène à la vie des quartiers”… !!!??? Mais rien n’est exogène à la vie des quartiers !

Comment avez-vous travaillé le son de ce film musical ?

Le son du film, j’y ai pensé dès l’écriture du scénario. Je voulais qu’on puisse écouter le film et le comprendre, presque sans l’image. Quand les frères traversent leur quartier, c’est tout un univers sonore très organique qui les accompagne. J’ai moi-même des souvenirs sonores très précis des quartiers dans lesquels j’ai vécu. Le bruit de ces endroits-là m’a marqué. C’est peut-être finalement la seule approche documentaire de mon film.

Parmi tous ces personnages masculins, il y a un personnage féminin, la professeure de chant, qui est déterminante. Que représente-t-elle dans le film ?

Elle va représenter plusieurs choses tout au long du film. D’abord elle représente la rencontre avec le chant de manière assez ludique, avec un côté très naturel. Elle va être un vrai pilier dans la vie de Nour. Il trouvera en elle un amour maternel, une tendresse qu’il ne trouve plus ailleurs. C’est elle qui le prend par la main. Elle l’emmène sur un nouveau chemin.

À travers le personnage de Sarah j’ai voulu rendre hommage à ces gens qui se battent à longueur de journée pour révéler les passions, pas seulement dans les banlieues mais aussi dans les campagnes reculées où les théâtres et les cinémas sont de moins en moins nombreux.

Un autre aspect très important, et presque un personnage à part entière du film, est l’appartement des frères. Pourquoi est-il si présent ? 

L’appartement ressemble à celui dans lequel j’ai grandi, avec sa disposition, son couloir, ses chambres, mais pas seulement. Ce sont aussi ces appartements de jeunes gens qui vivent avec leurs parents longtemps, faute de moyens pour pouvoir partir. Ils sont dans leur chambre, avec leur lit à une place de leurs 15 ans. Cet appartement, c’est le symbole de l’impossibilité de partir, de la difficulté de quitter nos habitudes, de s’affranchir des codes de ces quartiers qui enferment. Je voulais aussi parler de ces familles arrivées dans les années 60, qui n’ont pas bougé. On sent dans l’appartement du film les couches successives de toutes ces décennies passées au même endroit. Les papiers peints datés et usés, les images Panini collées sur le piano que personne n’a touchées depuis longtemps, certains pans de murs repeints etc. attestent de cette relation au temps et à l’espace. *

Cet appartement c’est aussi le lien qui tient la fratrie. Comment qualifieriez-vous ce lien, qui les fait se retrouver chaque soir à table pour partager un repas ? 

Ces quatre frères ne se ressemblent pas. Ils tracent chacun leur chemin, mais je trouvais beau et juste que ce qui les lie, ce soit les liens du sang. Le fait d’être de la même chair provoque un amour qui les dépasse, impossible à contrôler. Ils ne mettent d’ailleurs pas de mots sur cet amour. Ce n’est pas nécessaire. Ils se retrouvent autour d’un plat de pâtes (comme cela se passait chez moi), ça calme leurs conflits du moment. C’est naturel pour eux de se retrouver, c’est sacré sans qu’ils en aient conscience.

A l’intérieur de cet appartement, et d’une manière générale, comment avez-vous dirigé vos quatre protagonistes ensemble afin qu’ils forment entre eux une chorégraphie et  une entente personnelles ? 

J’ai laissé aux acteurs la plus grande marge de manœuvre possible dans un cadre en revanche très défini. Je n’invente rien, je ne suis pas un précurseur de cette méthode. Ainsi les comédiens ont donné son rythme au film, un rythme doux et fluide. Je les ai laissés vivre entre eux afin qu’ils fonctionnent comme une fratrie avec sa violence, ses liens très physiques tendus d’où il devait se dégager pas mal d’amour aussi et de solidarité. On dialoguait beaucoup pour chercher et trouver ensemble.

Et de joie malgré tout ?

Oui, mes personnages doivent aller vers la joie, parce que dans la vie j’ai envie d’aller vers la joie, le bonheur, le rire. On passe notre vie à chasser nos démons, à essayer d’être meilleur, alors aller vers la légèreté, c’est ce que j’aime.

Vos tatouages sur vos mains ont-ils un lien avec votre film ?

Non… pas encore. Et puis si, peut-être, car ils disent mes origines. Ce sont les noms des villages où sont nés mes grands-parents, mais aussi les dates d’amis morts trop tôt, et là, il y a l’heure à laquelle est née ma fille. Ça me rassure de garder ces marques-là sur moi.

(Dossier de presse)

 

 

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