Maryam Touzani

Née le 1er Janvier 1980 à Tanger
Maroc
Scénariste, réalisatrice, actrice…
Adam, Le Bleu du Caftan, Rue Malaga…

« Rue Málaga » le troisième long métrage de Maryam Touzani après « Adam » (2019) et « Le Bleu du Caftan » (2022) est en sortie nationale en France à partir du mercredi du 25 février 2026. Il y est question du quotidien à Tanger de Maria Angeles, 79 ans, remis en cause lorsque sa fille lui annonce qu’elle va vendre son appartement et qu’elle lui a trouvé une place en maison de retraite. Entretien avec la réalisatrice:

Cédric Lépine : L’importance de l’expression sensorielle de votre protagoniste, notamment à travers le goût et l’odorat, a-t-elle orienté la conception de la mise en scène du film ?

Maryam Touzani : C’était d’autant plus important que c’était présent au moment de l’écriture du scénario. J’écris sous forme de sons, de lumières, de couleurs, de textiles, de textures. Mon écriture est de l’ordre du ressenti en fait. Au-delà de la narration, je pense que ce que j’aime c’est être dans l’émotion de mes personnages et de juste ressentir ce qu’ils ressentent.

Par rapport à Tanger, j’avais vraiment envie d’entrer dans l’univers de Maria Angeles et de ressentir, pas seulement comprendre, son attachement à son quartier, à son appartement, à sa vie, à tout cela. Et pour moi, cela passe aussi par tout ce qui est sensoriel, par le fait de pouvoir sentir les odeurs, entendre les bruits de la rue, de la médina, les voisins, les enfants qui courent dans la rue, les marchands de fruits, les épices, les odeurs, les couleurs des fruits, etc. La couleur aussi joue un grand rôle avec la lumière du soleil qui entre à l’intérieur et dont on sent presque la chaleur sur sa peau.

C. L. : De même, la nourriture joue un grand rôle entre les personnages.

M. T. : La nourriture espagnole a trouvé en effet sa place dans le film avec les tortillas et les croquettes par exemple, parce que j’ai grandi aussi avec cette nourriture-là. Ma mère cuisinait marocain aussi mais beaucoup espagnol, à la suite de ma grand-mère dont j’avais besoin de revoir ses gestes, sentir ses odeurs à nouveau, de goûter. Je pense que j’ai tenté d’essayer inconsciemment de garder ces souvenirs-là vivants et le cinéma a cette capacité. J’ai cherché à rendre ces souvenirs éternels pour qu’ils ne s’effacent pas.

C. L. : Avec ce film, est-ce que vous teniez à rappeler l’exil des Espagnol.es au Maroc face à la dictature de Franco ?

M. T. : Oui, bien sûr, à travers ces personnages-là. Cette communauté espagnole, je l’ai connue de près, évidemment, à travers ma grand-mère, parce que ses amies faisaient partie aussi de cette communauté. J’étais très sensible à ces histoires et puis surtout à cet attachement-là. Parce que j’avais aussi envie de questionner l’identité et le sentiment d’appartenance : qu’est-ce qui fait qu’on sent qu’on appartient à un lieu ou à un autre ? Je me rappelle, petite, que je voyais cette génération disparaître petit à petit et tomber dans l’oubli. Elle est d’ailleurs méconnue même en Espagne. Les Espagnol.es d’Espagne ne connaissent pas forcément ces Espagnol.es qui ont fui à Tanger, dans le nord du Maroc, et qui y sont resté.es. Ce sont des histoires qui m’ont toujours touchée. Ce cimetière qui tombe à l’abandon, c’est aussi une mémoire, quelque part, qui est encore là, de toutes ces personnes qui sont venues et qui sont restées pour certaines. Je crois qu’il est important de se rappeler le passé parce qu’on comprend mieux qui on est aujourd’hui, on comprend mieux nos relations, on comprend mieux nos liens et ça nous enrichit. J’avais envie aussi de mettre en valeur cette population espagnole qui maintenant est très petite, puisque les personnes, pour la majorité, sont mortes et que les enfants sont partis. J’ai de très belles relations avec ma famille espagnole mais mes oncles et ma tante sont parti.es en Espagne avec leurs enfants.

Cependant, ce lien profond reste et ma tante de 86 ans me dit encore aujourd’hui qu’elle donnerait n’importe quoi pour pouvoir revenir à Tanger. Il y a donc ce lien indéfectible qui m’a toujours beaucoup touchée et dont j’avais envie aussi de parler.

C. L. Le film porte à la fois l’histoire d’un deuil mais aussi l’importance d’une transmission d’une génération à l’autre, le tout avec humour et un cadre lumineux.

M. T. : La transmission était au cœur de cette histoire : dans les objets mais aussi au-delà d’eux, que l’on passe de génération en génération et qui ont un sens, comme ce mortier que Maria Angeles veut donner à sa petite-fille puis à son arrière-petite-fille. Cela veut dire qu’il y a un lien qui doit perdurer, qui est beau, mais parfois on n’en est pas conscient. Clara, la fille de Maria Angeles, n’a pas le même sens des choses.

Je pense que c’est beau de pouvoir garder vivant ceux qui ne sont pas là, parce que l’on est constitué aussi d’eux, c’est-à-dire qu’ils font partie intégrante de nous, et donc, oui, c’est une histoire de transmission. La cuisine, les recettes de cuisine sont une histoire de transmission. Quand je mange une tortilla, je pense à ma mère et à ma grand-mère, ça me rappelle aussi des souvenirs de mon enfance, et je pense qu’on a tous besoin de ça. On n’est pas des électrons libres, on a envie d’être rattachés à quelque chose où on se sent chez soi, en tout cas, chez soi dans son cœur. Un chez-soi physique, c’est encore autre chose. Qu’est-ce qui fait le chez-soi : c’est encore une chose que j’avais envie de questionner dans le film.

Ce conflit intergénérationnel était important pour moi aussi à explorer, parce que j’ai eu la chance d’avoir une très belle relation avec ma mère jusqu’à la fin, au point où je me suis sentie amputée quand elle a disparu. Avec Clara, c’est différent et je me suis posé la question, par la suite, de la raison pour laquelle j’avais écrit un personnage en conflit avec sa mère, alors que moi, j’ai vécu totalement autre chose. Je me sens vraiment privilégiée et j’ai pris conscience du fait que ce n’était pas toujours simple. J’ai vu des personnes autour de moi perdre leurs parents, des parents perdre leurs enfants, des liens qui se sont brisés pour différentes raisons. Il y a tellement de choses qui peuvent parfois venir polluer l’essentiel dans nos relations. J’avais envie aussi de questionner ça et de le mettre en lumière, parce que parfois, on n’a pas le temps de prendre du recul et de se demander ce qui est réellement important.

C. L. : Du Bleu du caftan (2022) à Rue Málaga pourquoi vos personnages ont en commun de vivre dans une forme de clandestinité ?

M. T. : Quelque part, c’est vrai qu’il y a des personnages dans mes films qui vivent à l’intérieur d’eux-mêmes, pas seulement dans des lieux fermés mais qui s’enferment à l’intérieur d’eux-mêmes pour se protéger, ou parce qu’ils n’ont pas d’autre moyen de survivre et qu’ils ne peuvent pas se montrer ouvertement, tel qu’ils sont.

Dans le cas de Maria Angeles, cela lui permet de revenir au cœur de son histoire en enlevant tous les objets de son quotidien : c’est un peu un voyage vers l’essentiel. Ensuite, le fait de remeubler sa maison, se réapproprier les objets en les rachetant un par un, c’est aussi une manière de se reconstruire et de refaire ce chemin intérieur mais tout en s’ouvrant. En effet, pour la première fois de sa vie, elle ouvre les portes de sa maison complètement. Elle a toujours eu un très bon rapport avec son voisinage mais pour la première fois sa maison est ouverte à tout le monde. Elle va donc encore un peu plus loin dans l’intimité qui se crée entre elle et l’extérieur. Toutes les barrières tombent entre des personnes qui vivent isolément et j’avais envie aussi de pouvoir parler de ça.

C. L. : Cette histoire localement déterminée jusque dans son titre est en outre très ouvert sur le monde : était-ce un enjeu dès l’écriture du scénario ?

M. T. : Au final, c’est l’humain qui l’emporte, et c’est vrai que Rue Málaga est un nom de rue espagnole, c’est la rue où ma mère et ma grand-mère vivaient. La rue où j’ai tournée est en fait la rue d’Italie mais je l’ai renommée rue Málaga dans le film. Maria-Angeles est une femme espagnole vivant à Tanger interprétée par une comédienne espagnole, Ahmed Boulane est un comédien marocain, etc. J’avais envie de raconter aussi des personnages et des endroits qui m’inspirent et il se trouve que ceux-ci sont tous au Maroc.

Quant à mes inspirations, plus que cinématographique, elles sont pour moi littéraires. Je viens de la littérature et je me suis toujours exprimée par l’écrit. Je n’ai jamais imaginé devenir réalisatrice. J’étais journaliste au début et je voulais être écrivaine. J’écrivais de la poésie et je n’ai jamais imaginé écrire de la fiction. Je suis passée par le documentaire parce que je sentais que c’était très proche de ce que j’aimais. La vie a fait que j’ai réalisé mon premier court métrage de fiction qui m’a fait envisager d’autres dimensions de l’écriture et qui me permettait d’habiter l’écriture aussi par l’image.

Autrement, je suis avant tout passionnée de littérature et je pense que ma manière d’appréhender mes personnages est certainement aussi littéraire. Ainsi, quand on lit un roman, on est dans la tête de son personnage, on est avec lui, on peut lire 30 pages où l’on ne sort pas de la tête de ce personnage-là, sans qu’il ne dise un seul mot. Ce lien à la littérature s’est traduit de manière inconsciente dans la manière de filmer, dans les choix de cadrage, la distance avec les personnages, la lumière, un peu de tout, mais sans que jamais il n’y ait eu de références précises dans ma tête.

C. L. : Comment le ton humoristique s’est-il imposé au film ?

M. T. : C’est arrivé durant l’écriture à mon insu alors que l’écriture était très douloureuse pour moi. J’ai en effet beaucoup pleuré en écrivant, c’était très dur et je pense que j’avais besoin de rire. Je fermais les yeux, je partais avec Maria Angeles et je me retrouvais chez Josefa et elle disait des trucs qui me faisaient rire et le lendemain je les écrivais. C’est comme si elle me prenait par la main pour me faire vivre ces situations. Parfois elle me faisait rire, mais parfois elle me faisait pleurer et je pense que la vie c’est un peu ça. Tout cela m’a aidée aussi à traverser cette période-là. Je pense que le rire a une vraie place dans la vie et ma mère était quelqu’un qui adorait rire et plein de joie de vivre. Ce film aurait pu être sombre mais il part de la douleur pour, je pense, essayer de la transformer en quelque chose de lumineux qui célèbre la vie. J’étais parfois étonnée quand je relisais mes dialogues, de rire alors que je ne l’avais pas du tout envisagé.

C. L. : Comme si votre mère et votre grand-mère avaient participé à l’écriture du scénario.

M. T. : Oui, complètement et c’est vrai que je ressens ça très fort. C’est pour cela que parfois j’ai le sourire aux lèvres : je me dis qu’au final elles sont là et c’est un truc qui me fait du bien aussi.

D’après un entretien mené par C. Lépine pour Mediapart le 26/02/2026.

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