Ariane Louis-Seize (Vampire Humaniste Cherche Suicidaire Consentant)

Cette année, le Festival international du film fantastique de Gérardmer (du 24 au 28 janvier 2024) mettait à l’honneur les figures vampiriques, depuis son affiche hommage au Nosferatu de F. W. Murnau jusqu’à tous les pans de sa programmation horrifique. Présenté en sélection hors compétition,Vampire humaniste cherche suicidaire consentant est le premier long-métrage de la talentueuse réalisatrice québécoise Ariane Louis-Seize.

C’est votre premier long-métrage, pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Vous avez toujours voulu faire du cinéma ?

Ariane Louis-Seize : Je n’ai pas nécessairement toujours voulu faire du cinéma, mais enfant, j’aimais raconter des histoires. J’aimais monter des pièces de théâtre et les jouer devant les élèves de mon école. Au lycée, j’étais en option théâtre mais il n’y en avait pas lors de ma formation au CÉGEP (cursus obligatoire entre le lycée et l’université au Québec), j’ai donc pris cinéma. Le médium cinéma m’intéressait et j’ai découvert plein de réalisateur·ices qui m’ont marquée.

Je voulais être actrice mais en découvrant le cinéma, j’ai vraiment réalisé que je voulais plutôt travailler avec eux et elles et raconter des histoires. J’ai un parcours complexe, après le CÉGEP, j’ai fait des études de design, de mode, de communication et j’ai voulu travailler dans le social. J’ai fait beaucoup de détour mais ça m’a beaucoup enrichi. J’ai intégré l’INIS (Institut national de l’image et du son – centre de formation professionnelle en cinéma, télévision et documentaire), puis j’ai gagné un concours de scénario pour réaliser mon premier court-métrage, La Peau sauvage (2016). Il a fait le tour du monde, tout s’est enchaîné et je ne me suis plus posé de question sur mon parcours professionnel. Je me suis trouvée dans le cinéma.

Comment est né le projet ?

ALS : Je tourne un court-métrage à peu près tous les ans et ça faisait deux ans que je sentais que j’avais assez de souffle pour passer au long. Le plus difficile, c’est de se concentrer sur l’écriture du scénario, tout le reste c’était comme réaliser un court-métrage. La seule différence c’est que le format court-métrage est comme un sprint et le format long-métrage un marathon. Je suis quelqu’un de très matinal et mon tournage m’a brisée (elle rit). D’abord parce que j’étais très angoissé les premiers jours, et ensuite parce que sur vingt-neuf jours de tournage, on a fait deux semaines de tournage de nuit. Heureusement, mon équipe m’a donné beaucoup de confiance. J’ai travaillé avec Stéphane Lafleur, un réalisateur québécois que j’aime beaucoup et qui est le monteur de mon film. Il m’a énormément aidé sur le timing comique du film et le jeu des acteur·ices.

Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans la figure du vampire ?

ALS : J’ai toujours aimé l’étrangeté, l’onirisme et les coming of age (genre littéraire et cinématographique, qui raconte le passage de l’enfance ou l’adolescence à l’âge adulte. NDLR) indépendant américain et j’étais fascinée par la créature du vampire. Beaucoup de films de vampires m’ont marquée comme Les Prédateurs de Tony Scott, A Girl Walks Home Alone at Night d’Ana Lily Amirpour ou Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch. Tous ces films ont contribué à mon envie de faire un film de vampires. Mon premier court-métrage, La Peau sauvage, était déjà étrange et je faisais planer la figure du vampire. J’ai d’ailleurs dirigé la comédienne principale comme si elle était une vampire. Quand le film a été sélectionné au Festival de Venise en 2023, il y avait quatre autres films de vampires avec le mien. Cette figure me permet d’aborder des thématiques comme la solitude, le besoin de connexion et évidemment la mort. Le thème de la mort m’obsède beaucoup. J’aime les personnages qui se laissent guider par leurs instincts, qui explorent leurs limites et qui créent une forme d’attirance/répulsion chez les spectateur·ices. Le vampire contient tout ça. On peut vraiment s’amuser avec ce genre de film. Je suis aussi quelqu’un de nostalgique et la figure du vampire possède cette nostalgie. C’est drôle qu’on soit trois réalisateur·ices à Gérardmer à apporter des films de vampires avec un schéma narratif semblable sur le coming of age. J’aime filmer des personnages adolescents, car c’est un âge tellement intense. On parle de coming of age seulement pour les adolescents, comme si à vingt ans on était adultes, mais je pense que ces premières fois et ces dépassements de soi se produisent tout au long de nos existences. Je crois que la vie est, dans le fond, un long coming of age.

Est-ce que vous aviez tout de suite envie de réaliser une comédie de vampires ?

ALS : Oui, c’est ma première comédie et je pense honnêtement être drôle. Pas comme une humoriste mais vraiment comme quelqu’un de joueur. J’ai écrit le film pendant la pandémie de covid. L’écriture est déjà une activité solitaire, mais le covid a exacerbé ce processus. J’ai demandé de l’aide à une amie scénariste, Christine Doyon. Elle est hyper drôle et elle est devenue la coscénariste du film. On a passé toute la pandémie à écrire le film via Zoom. Je voulais faire quelque chose de léger et réaliser un film de vampires lumineux.

Votre direction de la photographie a un rendu très particulier. Avez-vous tourné en format anamorphique ? (les optiques anamorphiques compressent les images sur un axe horizontal pour tirer parti d’un champ de visée artificiellement élargi. NDLR)

ALS : J’ai tourné plusieurs de mes projets en anamorphique, c’est le troisième. L’anamorphique me permet une distanciation avec la réalité par les petites déformations sur les côtés de mon image. J’adore faire des tests d’objectifs et des différents couleurs des lens flares (effet visuel que l’on peut voir à l’écran, comme des cercles lumineux ou des traits de lumière éblouissants lorsqu’une lumière forte et/ou avec un angle particulier a rebondi entre les lentilles. NDLR). Je voulais vraiment travailler ma lumière même si le film est tourné de nuit. Je voulais un film très pop, jeune et coloré. Les objectifs et les lumières qu’on a choisis forment des triangles comme des petites dents de vampires. On a tourné avec la caméra Sony Venice pour contrebalancer nos installations de nuit car c’est une caméra au capteur ultra-sensible, mais il nous a quand même fallu bien réfléchir à notre éclairage.

Aviez-vous des références visuelles ou cinématographiques particulières pour ce film ?

ALS : Under the skin de Jonathan Glazer m’a pas mal inspirée pour ses intentions de jeu. Les films de Paul Thomas Anderson pour la texture de l’image, et pour la direction photo, des films comme le Loup de Wall Street de Martin Scorsese ou The Diary of a Teenage Girl de Marielle Heller pour ses cadrages et son image très douce.

Votre film a un timing et une écriture comique très pointue. Les comédiens ont-ils pu improviser ?

ALS : On a tourné comme je l’avais écrit. On a fait quelques répétitions avant le tournage avec les deux comédiens principaux pour trouver le rythme des dialogues, des répliques et l’humour physique. Félix-Antoine (Bénard) et Sara (Montpetit) étaient très créatifs, et même si j’arrivais avec une proposition établie, il y avait de la place pour leurs interprétations. J’aime beaucoup ce travail d’échange et de construction avec les comédiens.

Votre film contient une galerie étoffée de personnages féminins. Comment sont-ils nés ?

ALS : Je voulais faire quelque chose de moderne. Je parle dans mon film de charge mentale avec le personnage de la mère vampire qui doit chasser et nourrir toute sa famille. Les mécanismes patriarcaux se reproduisent même chez eux. Il me fallait deux parents profondément aimants même s’ils ne s’entendent pas forcément sur l’éducation de Sasha. La mère est prise entre deux problématiques. D’un côté, laisser Sasha découvrir son vampirisme à son rythme comme le veut son mari, et de l’autre côté, la forcer à contrôler ce vampirisme pour qu’elle puisse être autonome, chasser seule et qu’elle soit capable de survivre sans leur aide. C’est un personnage dur mais aimant. Denise m’est venue car je voulais créer un personnage diamétralement opposé à Sasha. Les deux cousines sont chacune sur un bord du sceptre vampirique. J’adore les personnages badass et j’avais envie de ça avec Denise. Elle est quand même nuancée, même si elle paraît plus directe et violente, elle aime profondément Sasha et elle pense que sa méthode d’éducation plus stricte et radicale va vraiment aider sa cousine. Sasha m’est apparue comme un flash, sûrement en regardant un film de vampires. J’ai pensé à une sorte d’équivalent du végétarisme et je me suis finalement dirigée vers une vampire humaniste qui mangerait des humains mais de manière éthique.

À votre vampire humaniste, vous ajoutez un suicidaire consentant. Paul est un personnage principal masculin comme on en voit rarement. Comment est-il né ?

ALS : Je savais qu’on allait développer un personnage d’adolescent suicidaire. Ce que je trouvais intéressant chez lui, c’est qu’il ne sait pas vraiment pourquoi il veut mourir et s’il le veut vraiment. Cette habitude qu’il a de passer près de la mort, c’est le seul moment où il ressent quelque chose. Paul est un garçon solitaire neuroatypique (fonctionnement cognitif qui diffère de la norme) qui ne trouve pas d’attaches dans la vie et qui se dit que s’il ne trouve pas de sens dans la vie, il peut peut-être en trouver dans la mort. En rencontrant Sasha, il se dit que sa mort trouve enfin une utilité, mais leur relation va lui apporter plus et le film raconte cette connexion. J’aime ces personnages marginaux et étranges. Ce n’est pas clairement dit que Paul est neuroatypique dans le film mais on l’a développé comme ça. D’ailleurs, j’ai eu pas mal de retours de spectateur·ices neuroatypiques qui m’ont remerciée car ils ne s’étaient jamais vu à l’écran. C’était beau et touchant.

En tant que jeune réalisatrice, comment vous sentez-vous dans l’industrie du cinéma ? Est-ce que les choses ont évolué structurellement entre votre premier court-métrage et votre long-métrage ?

ALS : Je n’ai pas trop réfléchi à cette question. S’il y a bien une chose de positive dans les changements en ce moment, c’est que le cinéma est plein de propositions de réalisatrices. Elles gagnent même des prix prestigieux. Au Québec, il y a à peu près cinq ans, une loi sur la parité est passée dans nos systèmes de financement. Nos films sont financés dans le public, on a deux institutions, une au Québec, la SODEC (Société de Développement des Entreprises Culturelles), et l’autre au Canada, Téléfilm Canada. Les producteurs ont droit à deux projets par dépôt et souvent ils ne déposent que des projets de réalisateurs. Ils ont dû s’adapter à ce système paritaire pour continuer à travailler. On s’est retrouvé face à un moment transitoire étrange où certaines personnes ont râlé, mais elles se sont adaptées au changement. Personne n’était fondamentalement contre la parité, mais il a fallu l’imposer pour faire bouger les lignes. Résultat, à l’automne de l’année dernière, il y avait cinq films de réalisatrices à l’affiche dans les cinémas au Québec. Cinq films avec des propositions totalement différentes. C’est du jamais vu chez nous. C’est très encourageant ce changement, surtout dans un climat mondial maussade où les droits des femmes sont remis en question, comme celui à l’avortement par exemple. Avoir ces femmes qui portent ces histoires-là, voir qu’elles prennent de plus en plus de place et qu’elles ont accès à des budgets plus importants, surtout en fiction où les hommes ont les budgets les plus conséquents, c’est important. Il y a aussi une démocratisation du genre chez les réalisatrices, surtout depuis la Palme de Julia Ducournau pour Titane. C’est mon interprétation, mais le fait qu’un film de genre gagne ce prix a ouvert l’accueil de ce type de film dans les festivals généralistes.

Pour finir, d’où vous est venu ce titre improbable mais intrigant ?

ALS : Il existe depuis la première version du scénario. C’était d’abord une idée de court-métrage. J’avais déjà proposé à Christine (Doyon) de l’écrire avec moi. Le court montrait une vampire qui passait une petite annonce : « Vampire humaniste cherche suicidaire consentant », comme sur LeBonCoin. Christine m’a dit de conserver le titre de la petite annonce et d’en faire le titre du court. J’ai abandonné l’idée du court pour en faire un long et la réaction drôle des gens face à ce titre à rallonge m’a persuadée de le garder. On a quand même eu quelques soucis de censure concernant le mot suicidaire sur les réseaux sociaux. Je revendique ce titre long, car il marque les gens, il pitche rapidement le film et éclaire sur son ton comique. J’ai bien joué mon coup niveau marketing, mais ça me met une pression énorme pour le choix du titre de mon prochain film (elle rit).

Propos recueillis par Lisa Durand pour Sorociné

 

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